Autour de la dépossession de soi

Trilogie new-yorkaise (Cité de verre, Revenants, la Chambre dérobée), Paul Auster. Traduit de l’américain par Pierre Furlan, éditions Babel.

lecture de Pierre de Montalembert

Soi-même comme un autre : le titre de l’ouvrage de Paul Ricoeur pourrait rendre compte de la tonalité de Trilogie new-yorkaise de Paul Auster, tant chacune de ces trois histoires, jouant sur notre lien à l’écriture et à la fiction, s’interroge sur la dépossession de soi et entremêle les récits, puisque « ce qui l’intéressait, dans les histoires qu’il écrivait, ce n’était pas leur relation au monde mais leur relation à d’autres histoires. »

Dans le premier texte : Cité de verre, il est question de Daniel Quinn, écrivain d’environ 35 ans, marqué par la mort de sa femme et de son fils, n’écrivant depuis lors que des romans policiers, sous un pseudonyme, et qui est appelé au milieu de la nuit par une voix métallique voulant parler au détective Paul Auster. D’emblée, l’auteur joue avec la réalité, avec notre rapport au réel et à la littérature. D. Quinn se fait passer pour Paul Auster, et accepte une étrange mission de filature qui le mène à enquêter sur une prophétie millénariste et sur son inventeur. Il finit par faire la connaissance de ce Paul Auster, qui n’a jamais été détective mais est écrivain, et travaille à présent sur Don Quichotte, persuadé que celui-ci est le véritable auteur des aventures narrées dans le roman de Cervantès. Petit à petit, la quête de Daniel Quinn devient une obsession, au point que, à l’image du lecteur, il perd progressivement pied et ne parvient plus à distinguer le réel de l’imaginaire.

Le deuxième texte : Revenants, est plus déroutant encore que le premier, ne serait-ce que parce que le narrateur, qui proclame toujours haut et fort son souci de vérité et de fidélité aux faits, s’affranchit des conventions patronymiques. Il y est question de « Bleu », un détective privé chargé en 1947 par « Blanc », homme au visage masqué, d’enquêter sur « Noir » et de rédiger chaque semaine un rapport complet sur les agissements dudit Noir. Bien entendu, l’affaire est moins simple qu’il n’y paraît et, une fois de plus, notre rapport au réel, à soi-même et à la littérature est questionné.

Dans le dernier texte : la Chambre dérobée, où apparaît un détective du nom de Daniel Quinn, le narrateur emploie la première personne du singulier et se présente comme l’auteur des deux textes précédents, inspirés par l’histoire qu’il veut à présent nous raconter. Il y parle de Fanshawe, son ami d’enfance et qui fut son idole comme peuvent l’être certains enfants à d’autres enfants, mais qu’il a ensuite perdu de vue jusqu’à ce que sa femme, Sophie, le contacte : Fanshawe a disparu, est présumé mort ; comme par hasard, il avait laissé des consignes en cas de disparition : son ami d’enfance devait prendre connaissance des textes qu’il a écrits et, soit les publier s’il les estimait dignes de l’être, soit les détruire. Luttant contre un sentiment d’envie et d’infériorité, le narrateur s’arrange pour que ces écrits soient publiés et naît vite la belle histoire d’un écrivain génial trop vite disparu. Au passage, le narrateur séduit puis épouse Sophie et s’installe dans une vie qui aurait pu être celle de Fanshawe. Jusqu’à ce qu’une lettre vienne remettre en cause ses certitudes, le poussant dans une quête qui le mène aux confins de la folie.

Ce n’est pas un hasard si les trois œuvres ont été regroupées sous le titre Trilogie new-yorkaise, et se présentent sous la forme d’une enquête policière. Au fond, ce qui est perdu, c’est l’identité propre, le rapport à soi-même, comme le souligne la quête vaine d’autrui : « Nul ne peut franchir la frontière qui le sépare d’autrui – et cela simplement parce que nul ne peut avoir accès à lui-même. » Ce qui permet au narrateur d’intervenir et de se moquer de nous, de railler les « périls de l’invention, » s’interrogeant sur ce qui est vrai ou ne l’est pas, sur la puissance de l’imagination, sur les mots, coupables d’« obscurcir les choses qu’ils essaient de rendre », et sur l’identité même. Après tout, les initiales de Don Quichotte sont « D.Q. » : comme Daniel Quinn…

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 23 octobre 2008)