Des autres très proches

La Passion d’'être soi, Martine Bacherich, Gallimard, 170 p., 18,90 €€.

par Alain Jean-André

Ce livre reconstruit la complexité de cinq figures, cinq destins présentés dans le tissu des relations familiales, des filiations et des amours. On suit Catherine Pozzi, Karen Blixen, Edouard Manet ainsi qu'Ivan Gontcharov et Vladimir Nabokov –ou plutôt Oblomov et Pnine, deux personnages qui partagent bien des traits avec leur auteur. Autrement dit, on glisse de la vie réelle à la vie imaginaire, on passe des joies et des peines de l'existence à la grandeur et à la puissance de l'oeuvre littéraire.

D'emblée, l'auteur fournit une indication importante : « Un jour on me propose de réunir des personnages originaux, asociaux, excentrés davantage qu'excentriques. » La distinction excentrés / excentriques est éclairante. Martine Bacherich ne s'est pas tournée vers des personnes très visibles, surtout de leur vivant, même si elles pouvaient avoir une certaine notoriété, mais vers des êtres moins en vue ou vers la part ignorée de l'un ou de l'autre. Alors que l'excentrique tire du côté de l'extravagance (on en mesure les effets dans nos sociétés du spectacle), l'excentré correspond à une part d'ombre, de secret (qui peut conduire à une méconnaissance et à une foule de malentendus).

Martine Bacherich explore cette part d'ombre, elle en montre la complexité, la réalité douloureuse. Ainsi met-elle en lumière la tension extrême qui apparaît entre Catherine Pozzi et Paul Valéry, après leur rencontre. Entre eux, « le choc est foudroyant. Elle est transportée et consternée par ce qui lui arrive. » « Hélas, vous êtes donc l'amour », écrit-elle dans son journal intime. Cet « amour qui fait son malheur, son bonheur la fait osciller du constat d'une dépendance amoureuse sans retour à celui d'une répulsion insurmontable. » Pourtant, cette liaison tourmentée, autant pour elle que pour le poète, durera des années.

Avec Karen Blixen, qui se marie, à la consternation de ses proches, et quitte son milieu fermé d'origine – qu'elle nommera la « colonie familiale », –pour l'Afrique, l'auteur va plus loin. « Jeune épousée de trois jours », Karen Blixen écrit qu'elle a fait « une sorte de mariage. » Arrivée sur le continent noir, elle « est bouleversée par l'élan poétique des indigènes, elle envie leur foi inébranlable et leur confiance dans le destin, leur génie de la tragédie » ; « elle entre de plain-pied dans un fonctionnement psychique que la plupart des fermiers blancs, enkystés dans leur méconnaissance pleine de préjugés, dédaignent ou méprisent. » Et, « si Bror (son mari suédois) lui donna le titre (de baronne) si convoité et la fit noble, c'est Farah (son serviteur africain) qui la fit aristocrate ». Mais son mari lui léguera aussi la syphilis ; elle vivra une passion pour Denys, elle connaîtra une déconfiture financière qui provoquera son retour au Danemark. Et, en 1936, dans un village de pêcheurs, face à la Baltique, elle déballera sa machine à écrire et écrira en six mois La Ferme africaine.

Quand Martine Bacherich s'intéresse à la vie de quelques hommes, personnes ou personnages, on retrouve cette même manière de prendre à rebrousse-poil des clichés, de ne pas s'arrêter à des vues superficielles. On connaît l'Oblomov de l'écrivain russe Gontcharov, personnage bon, idéaliste, velléitaire, dont la paresse est plus une maladie qu'un vice : « Gontcharov invente un personnage, Oblomov, dans le même temps qu'il invente un caractère, l'oblomovisme ». Bien sûr, on pense à Emma Bovary et au bovarisme, notion entrevue par Flaubert sur son lit de mort, quand il s'écrie : « Je vais mourir et cette pute de Bovary va vivre ! » (1) Dans le roman de Gontcharov, Oblomov a travaillé autrefois, mais il a renoncé au travail, comme il a renoncé aux femmes. « L'oblomovien redoute la punition du travail comme la flamme des passions mais par-dessus tout le trouble des pensées », précise Martine Bacherich. Stolz, l'ami d'Oblomov « imprégné des rêveries de sa mère, russe, tout en s'extrayant de l'engourdissement général par l'exigence d'avancée sociale, venue de son père, allemand » tentera vainement de le sortir de sa torpeur (2). Martine Bacherich souligne le dilemme oblomovien : « Aller de l'avant ou rester sur place, maintenant ou jamais » ; cette « oscillation [...] ne se borne pas à l'être, pour mettre en jeu l'avoir [...] S'engager maintenant équivaut à « ne pas être », et avoir. Jamais ouvre la perspective d'« être », sans avoir. » On voit quel abîme de réflexions s'ouvre avec ce roman.

Quant à Manet, peintre d’Olympia et du scandaleux Déjeuner sur l'herbe (1863), il était homme et peintre de l'équivoque. Madame Morisot, mère de Berthe, modèle du peintre, « se méfie de l'ouragan au charme dévastateur et aux mauvaises manières. » À cette époque, Zola prétendait que l'amour de la peinture était « plus redoutable pour une famille bourgeoise que les femmes. » Martine Bacherich brosse un portrait sans complaisance du peintre, mettant en lumière la face cachée de l'homme ; car toute sa vie est concentrée vers un seul but. « Ayant inventé un langage pictural, il affirma pour autant n'avoir prétendu ni renverser une ancienne peinture ni en créer une nouvelle. Il ne fut guidé que par la sûreté de l'instinct qui lui dictait que pour le peintre, être peintre, selon ses propres mots, c'est être lui-même et non un autre. » (3) La cinquième partie du livre, consacrée à Pnine, un personnage de Nabokov, n'est pas moins riche. Cet être plutôt laid, maladroit, est attachant. Il partage bien des choses avec son auteur, mais aussi avec Gippius, professeur de lettres de l'écrivain exilé et de Mandelstam. Il « leur avait inculqué la malice littéraire. Il leur avait montré des chemins exaltants, non pas ceux de la seule connaissance, mais ceux qui, du commentaire des oeuvres, mènent au commentaire de soi, pour qui consent à déposer la raison, éprouver un rapport corporel à la littérature et s'y abandonner. » Passion d'être soi, certes, et plus encore.

Car Martine Bacherich ne se contente pas de présenter cinq portraits. Son livre atteste de l'importance de la lecture dans sa vie, du rôle majeur que la littérature y joue, de son rôle fondateur et formateur. Elle écrit : « Comment ne pas rejoindre Blixen et Pozzi dans leur conviction que seul l'amour vaut dans l'existence, si belle soit la vie et Dieu sait si elle peut l'être ? Pnine et Oblomov sont inséparables de l'homme de mes pensées », ajoutant que « Manet, comme mon père, n'était pas celui qu'on croyait. » Martine Bacherich affirme la beauté de la vie malgré tous les problèmes de l'existence. À sa manière, pleine de nuances, elle s'en prend elle aussi aux idoles. (4) Sa réflexion psychanalytique l'aide. Au lieu d'opposer, de réduire, de mystifier, elle restitue l'importance des liens, les paradoxes de l'existence et sa dimension tragique.


Notes :

1. À noter la réédition en poche du texte Le Bovarysme, une moderne philosophie de l'illusion, de Georges Palante, suivi de Pathologie du Bovarysme, par Jules de Gaultier, Rivages Poche / Petite Bibliothèque.

2. Il est intéressant de comparer le dialogue d'Oblomov et de Stolz à celui de Massimo et de Gaetano, un siècle plus tard, dans le roman Blessé à mort, qui se déroule à Naples, de l'écrivain italien Raffaele La Capria. (En savoir plus)

3. Peut-être est-il bon de préciser qu'Edouart Manet est mort à l'âge de 51 ans d'« une agonie épouvantable ».

4. Une brève citation de Nietzsche pour éclairer cette remarque: « Que communique l'artiste tragique de lui-même ? N'est-ce pas précisément l'état dénué de peur face au terrifiant et au problématique qu'il montre ? -- Cet état lui-même est une chose hautement désirable ; qui le connaît l'honore des plus grands honneurs. Il le communique, il doit le communiquer (...). La vaillance et la liberté de sentiment face à un ennemi puissant, face à une adversité sublime, face à un problème qui suscite l'épouvante -- c'est cet état victorieux que l'artiste choisit. » Crépuscule des idoles, GF Flammarion, p. 190.


© Chroniques de la Luxiotte
(23 septembre 2008)