L'appel des voix de l'étranger

Partir, Tahar Ben Jelloun, éditions Folio, 336 pages, 6,30 euros.

lecture de Pierre de Montalembert

La frontière entre le Maroc et l’Espagne est considérée comme la plus inégalitaire du monde ; c’est une frontière que des milliers de personnes, aspirant à une vie meilleure, franchissent ou tentent de franchir, quels que soient les risques. C’est la frontière que rêvent de franchir, souvent pour leur malheur, les personnages du roman de Tahar Ben Jelloun : Partir. Ce roman nous montre que, s’il n’est pas de barrière, quelle qu’elle soit, qui tienne longtemps face au désespoir, les rêves se brisent souvent face à la réalité, une fois l’eldorado rêvé touché et démystifié.

« Partir », c’est le souhait d’Azz El Arab, dit Azel. C’est un homme de vingt-quatre ans, intelligent, diplômé, mais pauvre et honnête. Comme des milliers d’autres, il n’a pas d’emploi et en souffre, et sa vie se résume désormais à un objectif, une aspiration qui le hante et le dévore : « Quitter le pays. C’était une obsession, une sorte de folie qui le travaillait jour et nuit. Comment s’en sortir, comment en finir avec l’humiliation ? Partir, quitter cette terre qui ne veut plus de ses enfants, tourner le dos à un pays si beau et revenir un jour, fier et peut-être riche, partir pour sauver sa peau, même en risquant de la perdre… » Sa chance de partir, il croit l’avoir trouvée auprès de Miguel, riche et généreux Espagnol homosexuel tombé amoureux de lui. Alors vient le départ, pour échapper aux humiliations, mais Azel, qui aime tant les femmes et qui aime tant leur faire l’amour (le roman est parcouru de nombreuses descriptions de la soif de sexualité de certains des personnages), se montre incapable de répondre aux attentes de Miguel et commence à se perdre, gaspillant ses chances et s’enfonçant dans une chute hébétée.

Bien vite, le point de vue s’élargit, et d’autres figures de l’exil, ou de l’aspiration à l’exil, viennent rejoindre la narration : par exemple Malika, enfant rêveuse, à qui, après lui avoir montré ses diplômes en droit et en relations internationales tellement inutiles, Azel demande ce qu’elle veut faire plus tard ; la réponse de l’enfant, tenant en un verbe, résume toute la détresse et tout le désarroi d’un peuple : « Partir ». Partir, c’est aussi le leitmotiv de la sœur d’Azel, Kenza, qui accomplira son rêve et croira trouver le bonheur, avant que la réalité ne vienne la rattraper. C’est le leitmotiv de Siham et de Soumaya, deux femmes qu’Azel va aimer, de Noureddine et de Mohamed-Larbi, deux de ses amis, autant de personnes dont les rêves se brisent. Et c’est le rêve de milliers d’hommes et de femmes dont profite sans scrupule Al Afia, passeur et chef de clan sachant entretenir la soumission, et cause de tant de malheurs.

Le roman de Tahar Ben Jelloun est aussi l’occasion pour le narrateur de décrire le Maroc des années 1990, alors que le roi Hassan II vit ses derniers jours, et ce pays où l’islamisme menace apparaît rongé par la corruption et la violence, impitoyable pour ceux qui font le choix de l’honnêteté, brisant ses enfants au point que ceux-ci ne l’aiment plus tout en entretenant avec lui une relation ambiguë, de rejet et d’amour impossible, comme le montrent la « lettre au pays » d’Azel et le choix final de Kenza.

Enfin dans un épilogue superbe, le narrateur appelle à lui les figures de l’exil et de la dépossession de soi, et les fait quitter la terre, rejoindre la mer pour une destination inconnue, sans importance, puisque seul compte le départ : « nous sommes tous appelés à partir de chez nous, nous entendons tous l’appel du large, des profondeurs, les voix de l’étranger qui nous habite, le besoin de quitter la terre natale, parce que souvent, elle n’est pas assez riche, assez aimante, assez généreuse pour nous garder auprès d’elle. Alors partons, voguons sur les mers jusqu’à l’extinction de la plus petite lumière que porte l’âme d’un être, qu’il soit d’ici ou d’ailleurs, qu’il soit un homme de Bien ou un être égaré par le Mal, nous suivrons cette ultime lumière, si mince, si fine soit-elle, peut-être que d’elle jaillira la beauté du monde, celle qui mettra fin à la douleur du monde. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 30 novembre 2008)