« La nuit n’est jamais complète »

Zone, Mathias Enard, éditions Actes Sud, 528 pages, 22,80 euros.

lecture de Pierre de Montalembert

Nous sommes dans un train de nuit, entre Milan et Rome, le 8 décembre 2003, « jour de l’Immaculée Conception ». Le trajet promet d’être long : c’est l’occasion pour le narrateur de Zone, titre emprunté au poème d’Apollinaire à qui le narrateur rend un hommage ironique (« le cou coupé sans soleil » et, à la toute fin, « l’aveuglant soleil des cous coupés »), de dresser le bilan de ce qu’a été sa vie jusqu’à présent. Il est temps : il ne lui reste « plus que cinq cents kilomètres avant la fin du monde. »

La « fin du monde », c’est la fin du monde de Francis Servain Mirkovic, le narrateur : il a usurpé l’identité d’un ami de lycée, Yvan Deroy, néonazi violent et dangereux aujourd’hui « interné depuis très longtemps dans une institution pour psychotiques en banlieue » et fuit son passé, ses souvenirs. Dans son esprit, défilent pêle-mêle sa mère, ancienne pianiste prodige qui, enfant, a joué devant un parterre de dignitaires franquistes et d’anciens fascistes, elle-même croate fanatique ; son père, aujourd’hui décédé, qui, avant d’être ingénieur silencieux, prit part comme conscrit aux opérations de torture en Algérie et qui, à ce titre, sut mieux que quiconque deviner les crimes qu’a commis son fils lorsque, pendant les guerres en ex-Yougoslavie, il s’est enrôlé aux côtés des Croates ; défilent ses amis, tels des héros grecs d’après la fin des mythes, « Vlaho au bras coupé » et « Andrija le furieux », compagnons de guerre, de joies et de crimes ; défilent les femmes qu’il a aimées et qui l’ont quitté, chaque fois dans la douleur, Marianne la patiente, Stéphanie la curieuse, et Sashka, qu’il va rejoindre à Rome et qui, espère-t-il, va l’aider à se sauver de lui-même.

Et défilent les personnages de la « Zone », la Méditerranée, que Francis Servain, une fois revenu de ses années de guerre, a observée depuis son poste d’agent des services secrets français. Il en est devenu un spécialiste, spécialiste attiré par son histoire, ses horreurs. Défilent les célébrités : Joyce, Pound, Genet, Lowry, ou encore Burroughs, les criminels, comme Millan Astray, les agents secrets et les anonymes, victimes de la violence et de la haine, emportés par le chaos, comme Léon Saltiel et Francesc Boix. Francis Servain veut en finir avec tous ces noms, toutes ces horreurs qu’il se remémore : s’il se rend à Rome, c’est pour vendre les renseignements qu’il a accumulés à des émissaires du Vatican, et disparaître.

Mais la « Zone » revient le hanter tout au long des pages (une par kilomètre parcouru). Ce roman à l’érudition éblouissante, construit en vingt-quatre chapitres, comme les vingt-quatre chants de l’Odyssée, est constitué, à l’exception d’une nouvelle sur la guerre du Liban que lit le narrateur pour faire passer le temps, d’une seule phrase : le procédé est utilisé pour nous faire mieux pénétrer dans son univers, dans son état d’esprit, où prolifèrent les associations d’idées, les souvenirs, les récits des bassesses des hommes, revenant toujours aux mêmes hantises : la guerre, la violence, la haine, l’amour impossible. Même ceux qu’il a croisés sont, de par leur nom, comme des réminiscences macabres, témoin cet aristocrate allemand : Rolf von Auschwitz und Zator. Un passage, peut-être, symbolise l’échappatoire impossible : à Beyrouth, buvant dans un bar construit à l’endroit même du massacre de la Quarantaine, le narrateur remarque soudain la forme et la disposition des tables : « chaque table portait sur le côté une petite plaque en bronze, invisible dans le noir, avec une liste de noms en arabe, les clients dansaient sur les cercueils figurés de la Quarantaine, les sirènes de la guerre retentissaient dans la nuit, Beyrouth dansait sur des cadavres, […] et j’ignore s’il s’agissait d’un hommage posthume ou d’une vengeance ».

Pourtant, dans ce monde où toute grandeur paraît impossible, dans ce monde décrit par un narrateur à la fois acteur et observateur des horreurs, qui, dans une sorte de sarabande folle, se détruit dans l’alcool et les crimes, tout espoir n’est peut-être pas perdu, une nouvelle chance, une nouvelle vie, sont peut-être possibles ; il ne nous reste plus qu’à espérer qu’Eluard a raison : « La nuit n’est jamais complète. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 30 novembre 2008)