Un rêve impossible

De si jolis chevaux (All the Pretty Horses), Cormac McCarthy. Traduit de l’américain par François Hirsch et Patricia Schaeffer, Collection Points, 338 pages.

lecture de Pierre de Montalembert

En 1949, alors que les pipe-lines se multiplient au Texas et que les derniers cow-boys semblent réduits à l’état de vestiges, il est bien difficile de rêver encore au Far West et à une vie sauvage, sur un cheval. C’est pourtant le rêve que font deux adolescents, John Grady Cole et Lacey Rawlins, loin de se douter du monde de violences et de souffrances dans lequel leur rêve va les emmener.

John Grady Cole, le héros du roman, est un personnage bien atypique : excellent cavalier, d’une culture encyclopédique pour tout ce qui touche aux chevaux et à leur dressage, c’est aussi un très bon joueur d’échecs ; il parle remarquablement l’espagnol. Lorsque commence le roman, son grand-père vient de mourir et ses parents de divorcer : sa mère, fascinée par les lumières de la ville, n’a jamais pu se résoudre aux conditions de vie dans le ranch familial, au contraire de son père, rancher effacé, profondément marqué par la vie, portant avec lui tristesse et résignation. C’est sans doute lui qui est à l’origine de ce rêve un peu fou dans lequel il entraîne son ami Lacey Rawlins : puisqu’il n’y a plus de Far West à conquérir, puisqu’il n’y a plus de place pour les cow-boys aux Etats-Unis, partir vers le Sud, au Mexique, où, leur semble-t-il, une vie conforme à leur idéal est encore possible.

Mais le chemin vers la terre promise, qu’ils savaient difficile, se révèle plus aride encore que prévu. En route, ils croisent un adolescent, presque un enfant, âgé de treize ans tout au plus, cavalier et tireur redoutable, un peu fou, qui se fait appeler Jimmy Blevins, comme un prêcheur prononçant ses sermons à la radio. De ce Jimmy Blevins, ils ne parviennent à savoir que peu de choses, mais ils découvrent vite sa sauvagerie et sa violence : il est de ceux qui font passer le sens de l’honneur et de la propriété avant tout, quelles qu’en soient les conséquences. Leurs chemins respectifs vont se croiser et se recroiser, plus souvent pour le pire que pour le meilleur.

John Grady Cole et Lacey Rawlins parviennent enfin dans le territoire de leur rêve : une hacienda tenue par don Hector Rocha y Villareal, qui ne tarde pas à être séduit par John Grady et à le prendre sous sa protection. Et à l’hacienda, il découvre surtout la fille du maître : Alejandra, dont il tombe follement amoureux. Tout à son nouveau bonheur, il en oublie les conventions et ne prend pas très au sérieux les avertissements de la tante d’Alejandra : « Ici c’est un autre pays. Ici la réputation d’une femme est tout ce qu’elle possède. […] Il n’y a pas de pardon. Pour les femmes. Un homme peut perdre son honneur et le regagner. Mais une femme ne le peut pas. » Jusqu’à ce que la violence les rattrape, Rawlins et lui, et vienne leur apprendre qu’il n’y a pas de place pour l’innocence.

Cormac McCarthy est un habitué des espaces à la marge : dans Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme, il nous présente un Texas en train de mourir et dans lequel nulle place ne doit être accordée aux sentiments si l’on veut survivre ; dans La Route, un état de nature après la catastrophe, quand l’humanité est réduite au rang de bêtes s’entretuant ; ici, c’est une fresque superbe d’un pays en train d’évoluer et pourtant encore prisonnier des conventions, le Mexique, pays que, dans un long et émouvant monologue, tente de faire comprendre à John Grady l’étonnante tante d’Alejandra, témoin de ses beautés et de ses déchirures.

Roman d’apprentissage, roman d’amour, hymne aux chevaux, fresque rendant hommage à une vie disparue et à un pays, De si jolis chevaux est aussi une interrogation angoissée sur l’humanité, ses poussées de haine et ses bontés, ses folies et ses chimères. Car, comme vont l’apprendre à leurs dépens les héros de ce roman : « Les liens les plus étroits que nous connaîtrons jamais sont les liens du chagrin. La communion la plus profonde est celle de la douleur. ».

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 1 août 2008)