L'anéantissement du rêve américain

Pastorale américaine (American Pastoral), Philip Roth. Traduit de l’américain par Josée Kamoun, Folio, 594 pages.

lecture de Pierre de Montalembert

Jusqu’à quel point se méprend-on sur ceux que l’on croit le mieux connaître ? Jusqu’à quel point connaît-on vraiment ceux qui nous sont proches ? Ce sont les questions que sont amenés à se poser les personnages du grand roman de Philip Roth : Pastorale américaine.

Ce sont les questions que se pose le narrateur, Nathan Zuckerman, écrivain, double de l’auteur ; enfant, il a idolâtré un adolescent un peu plus âgé que lui, aimé de tous : Seymour Levov, appelé « le Suédois » à cause des racines de ses ancêtres. En quarante ans, il ne l’a revu qu’une fois jusqu’à ce qu’il reçoive une lettre de lui en 1995 : celui-ci voudrait lui parler de son père, Lou Levov, mort récemment, et sur lequel il prétend écrire. Mais la rencontre est un échec : le Suédois ne lui parle que de la réussite des jeunes enfants qu’il a eus avec sa seconde épouse. Le commentaire de Zuckerman est sans appel : « La vie de Levov le Suédois avait été, à ma connaissance, très simple et très banale, et par conséquent formidable, l’étoffe même de l’Amérique. »

Il se trompe terriblement, et c’est une réunion d’anciens du lycée qui va lui permettre de le découvrir. Au cours de cette réunion mémorable et riche en révélations, où les jeunes gens se découvrent sexagénaires, comptent les morts, les opérations et les cancers dans leurs rangs, Zuckerman rencontre Jerry Levov, jeune frère du Suédois, avec qui, enfant, il disputait des parties de ping-pong qui servaient surtout, pour l’un, à éponger sa rage, pour l’autre, à se rapprocher un peu du Suédois. Et Jerry, enfant renfermé devenu chirurgien riche, arrogant, narcissique et spécialiste des divorces, lui révèle une part de la vérité : le Suédois, mort quelques jours auparavant, ne lui avait pas parlé de Meredith, dite Merry, la fille qu’il a eue de son premier mariage, et qui a disparu en 1968 après avoir posé une bombe dans le village et tué un médecin. Et Jerry de commenter : « Tout le monde l’aimait. C’était en tout point un homme de bien qui aurait pu échapper pour toujours à cette connerie de sentiment de culpabilité. Il n’avait aucune raison de connaître autre chose que les gants. Et voilà qu’il a été ravagé par la honte, les incertitudes et la douleur pour le restant de ses jours. »

Pastorale américaine devient alors l’histoire de Seymour le Suédois, bon fils, dévoué, excellent sportif, qui a repris l’entreprise paternelle de ganterie et qui l’a fait prospérer, aimant passionnément sa femme et sa fille, vivant pleinement le rêve américain, qui ne se plaint jamais et ne se rebelle jamais, sauf à vingt-cinq ans, pour épouser Miss New-Jersey, jeune fille catholique pauvre, au grand désarroi de son père. À propos du père du Suédois, et de toute une génération de juifs américains, le narrateur écrit : « Ces hommes à l’intelligence bornée mais à l’énergie sans limites, ces hommes prompts à se lier d’amitié, et prompts à se lasser, ces hommes pour qui la chose la plus importante de l’existence était de continuer à vivre quoi qu’il arrive, étaient nos pères ; nous avions pour tâche de les aimer. »

Mais alors que tout semble lui réussir, sa fille, d’ange devient démon. Elle épouse à seize ans la cause nord-vietnamienne et transforme la maison en champ de bataille, avant de poser une bombe et de rejoindre la clandestinité. Viennent alors « la honte, les incertitudes et les remords » pour Seymour, qui ne peut s’empêcher de continuer à adorer sa fille et cherche à la protéger, à comprendre la rupture. Pour ce faire, il sera bien mal aidé par Rita Cohen, jeune fille fanatique, effrayante, mais amie de Merry ; pour ce faire, il devra passer par des découvertes terribles, se rendre compte qu’il ne connaît rien de ceux qu’il aime. Et, tandis qu’une histoire sanglante et désespérante de l’Amérique se déroule en parallèle, tandis qu’un monde se transforme, viennent enfin les retrouvailles, pires qu’il n’aurait pu l’imaginer, et qui lui feront penser : « Trois générations. Toutes en ascension sociale. Le travail, l’épargne, la réussite. Trois générations en extase devant l’Amérique. Trois générations pour se fondre dans un peuple. Et maintenant, avec la quatrième, anéantissement des espoirs. Vandalisation totale de leur monde. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 1 septembre 2008)