Un roman d'apprentissage paradoxal

Disgrâce, J.M. Coetzee. Traduit de l'anglais par Catherine Lauga du Plessis, Editions Points-Seuil, 273 pages, 7,50 euros.

par Pierre de Montalembert

Il s'appelle David Lurie. Il a 52 ans, a déjà divorcé deux fois, et enseigne sans enthousiasme la communication dans une université du Cap, en Afrique du Sud. Quand débute Disgrâce, le roman de J. M. Coetzee, c'est encore un homme confiant en lui et en l'avenir, mais encore incapable de voir que le monde autour de lui a changé.

La clé de Disgrâce pourrait se trouver dans ces phrases que prononce David Lurie lors d'un cours sur Wordsworth : « La question n'est pas : Comment préserver la pureté de l'imagination, à l'abri des assauts de la réalité. La question qu'il faut se poser, c'est : Pouvons-nous trouver le moyen de les faire coexister ? » Car les assauts de la réalité viennent peu à peu s'emparer de lui et mettre à bas toutes les protections que son imagination avait forgées. Cela commence par un scandale : David Lurie se retrouve bientôt victime d'une accusation de harcèlement sexuel sur l'une de ses étudiantes. Comme le héros de la Tâche, de Philip Roth, il doit faire face à une cabale des frustrés et des soit disant bien-pensants ; mais, à la différence de cet autre roman, lui est bel et bien coupable : il a bien eu des relations avec Mélanie Isaacs, et n'en éprouve aucun remords ; comme il l'affirmera plus tard à sa fille, il a cédé à une impulsion irrésistible, mais a ensuite développé quelque chose qui ressemble à de l'amour. Refusant de se défendre, il est forcé à la démission.

Tombé en « disgrâce », comme il le dit et le répète, il part alors retrouver sa fille Lucy, devenue fermière. Il a du mal à la comprendre : « Des chiens, un fusil ; du pain au four et, en terre, des récoltes à venir. C'est curieux que lui et la mère de Lucy, l'un et l'autre citadins, intellectuels, aient produit cette survivante de l'espèce des jeunes colons solides. Mais peut-être n'est-ce pas eux, sa mère et lui, qui ont produit Lucy : elle est peut-être surtout un produit des circonstances historiques. » Les circonstances historiques sont un thème récurrent chez lui, qui cherche à tout comprendre, à tout rationaliser.

Mais la réalité le rattrape encore, sous une forme atroce, le forçant à réviser ses certitudes, attaquant ses propres logiques : sa fille est sauvagement violée tandis que lui, enfermé, ne peut rien faire pour la sauver. Et la réalité s'acharne : sa fille refuse de porter plainte pour viol, déployant un argumentaire qu'il ne peut comprendre, et qui jette une lumière crue et violente sur la situation de l'Afrique du Sud aujourd'hui : « En d'autres temps, en d'autres lieux, cela pourrait être considéré d'intérêt public. Mais ici, aujourd'hui, ce n'est pas le cas. Mon affaire, ça ne regarde que moi. » Les arguments de la raison ne peuvent rien contre une logique que David Lurie ne maîtrise pas, et qui veut qu'il n'y ait nulle raison de se plaindre lorsque l'un des violeurs revient, protégé par ses proches, s'installer près de Lucy.

À cette incompréhension du monde qui l'entoure vient s'en ajouter une autre, celle de sa fille, dont il s'éloigne progressivement et qui sombre : « Le sang de la vie s'échappe de son corps et c'est le désespoir qui le remplace, le désespoir, comme un gaz inerte, sans odeur, insipide, sans vertu nutritive. » Lucy, qui a compris mieux que lui le monde qui l'entoure et l'impuissance face à une logique qui l'exclut de tout droit, de toute revendication, n'est pas au bout de ses souffrances.

David Lurie, qui n'hésitait pas à manier le cynisme, se voit ainsi forcé de remettre en cause toutes ses certitudes face à un monde pour lequel il n'est pas fait. Et Disgrâce se révèle alors être un roman d'apprentissage paradoxal et l'histoire de la chute inexorable d'un homme somme toute ordinaire, une histoire dure et bouleversante, sans complaisance et sans illusion, jusqu'à, peut-être, une fois tous les rêves de l'imagination détruits, un espoir de rédemption et de reconstruction.

© Chroniques de la Luxiotte
(2 janvier 2009)


Lien :
     Lire une présentation de Vers l'âge d'homme (Youth) de J.M. Coetzee.