Trois magnifiques portraits

Trois chevaux,, Erri De Luca (Traduit de l’italien par Danièle Valin) éditions Folio, 138 pages, 4,20 euros.

lecture de Pierre de Montalembert

« Trois chevaux » : c’est ce que dure la vie d’un homme, paraît-il, et c’est ce qui donne son titre au court roman d’Erri de Luca, montrant combien, derrière la banalité apparente d’une vie, peuvent se cacher des drames et des souffrances, mais aussi la passion et la sagesse que donne la contemplation.

Le narrateur, jardinier vivant en Italie, a cinquante ans. Il vit chichement, travaille pour un ancien camarade devenu réalisateur, dans la compagnie des arbres et des livres. C’est un homme qui paraît avant tout contemplatif et qui écrit de belles lignes sur les livres, qu’il n’achète jamais neufs : « Je lis des vieux livres parce que les pages tournées de nombreuses fois et marquées par les doigts ont plus de poids pour les yeux, parce que chaque exemplaire d’un livre peut appartenir à plusieurs vies. Les livres devraient rester sans surveillance dans les endroits publics pour se déplacer avec les passants qui les emporteraient un moment avec eux, puis ils devraient mourir comme eux, usés par les malheurs, contaminés, noyés en tombant d’un pont avec les suicidés, fourrés dans un poêle l’hiver, déchirés par les enfants pour en faire des petits bateaux, bref ils devraient mourir n’importe comment sauf d’ennui et de propriété privée, condamnés à la vie à l’étagère. » Plus tard, face à la femme qu’il aime, il affirme : « Nous apprenons des alphabets et nous ne savons pas lire les arbres. Les chênes sont des romans, les pins des grammaires, les vignes sont des psaumes, les plantes grimpantes des proverbes, les sapins sont des plaidoiries, les cyprès des accusations, le romarin est une chanson, le laurier une prophétie. »

Presque au même moment, il fait la connaissance d’une femme, Laila, de vingt ans sa cadette, et d’un homme, Selim, immigré qui a pris l’habitude de travailler un an en Italie puis de revenir chez lui. Avec la simplicité de l’évidence, de l’inévitable, il sympathise avec Selim et tombe amoureux de Laila. À elle il finit par se confier : il a déjà amplement épuisé la vie d’un cheval ; quand il était jeune, il a suivi en Argentine une femme qu’il aimait avec la même confiance, la même attitude face à l’évidence. Mais ils se sont aimés pendant la dictature militaire de la fin des années 1970, et celle qu’il aimait a été tuée et repose « au fond de la mer, jetée au large du haut d’un hélicoptère, les mains attachées. A vécu pour moi, est morte pour offrir des yeux aux poissons. » Lui qui se tenait à l’écart des événements, comme en retrait de l’histoire, et qui a d’abord été épargné grâce a son passeport italien, a rejoint la clandestinité, a été pourchassé, a pris la fuite et a connu la peur, avant que la guerre des Malouines, en 1982, ne mette fin à la dictature et ne lui permette de revenir en Europe. Il a repris une vie, mais ce n’est pas tout à fait une vie normale.

Mais cet homme qui « parle du passé au temps présent » n’envisage pas non plus l’avenir. Pour lui, trop conscient de la fragilité des êtres, tous les temps sont mêlés dans un seul présent. Et c’est au contact de Laila qu’il va épuiser sa deuxième vie ; car Laila elle aussi, connaît la souffrance et la peur. Après avoir été dentiste, elle vit à présent de ses charmes, ou plutôt vivait, car sa rencontre avec le narrateur lui fait prendre la résolution de tout arrêter. Mais tous ne l’entendent pas ainsi, et, pour elle, pour lui, s’impose une vérité : s’ils veulent vivre ensemble, sans crainte, il va leur falloir tuer un homme.

Dans un style sec, dépouillé, et pourtant souvent proche de la poésie, Erri de Luca dresse un magnifique portrait de trois personnages, révèle leurs contradictions, leurs souffrances et leur grandeur, glorifiant ces petites vies. A la lecture de son roman, reviennent ces mots de Julien Gracq : « Tant de mains pour transformer ce monde, et si peu de regards pour le contempler. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 28 février 2009)