Le grand tournant

Les derniers jours de la classe ouvrière, Aurélie Filippetti, Le livre de poche, 157 pages, 5 euros.

par de Pierre de Montalembert

Ce n'est pas vraiment un roman que Les derniers jours de la classe ouvrière, mais plutôt le témoignage engagé d'une jeune femme sur la fin d'un monde qui fut le sien, qu'elle a aimé, dont elle a partagé les joies, les peines et les espoirs, et auquel elle veut rendre hommage ici : les mineurs du Bassin lorrain, de « Longwy, Lorraine Coeur d'acier. »

Parmi ces hommes auxquels la narratrice rend hommage, figure en première place un personnage superbe, son père, descendant d'immigrés italiens comme presque tous ceux qui l'entourent (seuls ou presque font exception les figures de l'Etat et les maîtres des mines, les Wendel). Il s'appelle Angelo, « devenu Angel par recours devant l'administration, parce qu'il fallait être français jusqu'au bout », troisième de la famille à porter ce prénom : ses frères, les deux premiers Angelo, sont morts. Il a à peine connu son père, qui n'est pas mort d'un coup de grisou, d'un effondrement de la mine, mais déporté : résistant durant la Seconde Guerre mondiale, il a été arrêté avec treize de ses camarades lors d'une rafle organisée dans la mine. Son fils, militant communiste, a longtemps été conseiller municipal avant de devenir maire alors même que le rêve de Grand Soir commence à s'effondrer.

A travers lui, à travers l'histoire de sa famille et celle de ses camarades, défile un monde que la narratrice, soucieuse de lui conférer de la dignité, sait rendre attachant et beau, dans ses combats et ses souffrances, dans la peur, chaque fois que l'on descend dans la mine, de ne pas revenir, et dans le rejet de ceux qui tentent de le dominer, de l'empêcher de s'élever, et qui y parviennent à merveille, car « [...] On peut y arriver, mais [...] ça veut dire qu'on est devenus comme eux, tu sais, ça veut dire qu'on a renoncé, qu'ils ont gagné, tu comprends, si on y arrive, c'est encore eux qui gagnent [...]. » Ce au point de donner à la narratrice, poursuivant ses études à l'Ecole normale supérieure, un sentiment de honte et de dépossession.

Ce livre est aussi traversé de colères et de rejets : envers l'Eglise, si lointaine de son rôle, si servile ; envers les maîtres, en premier lieu les Wendel, décrits comme les archétypes des maîtres paternalistes, qui considèrent les ouvriers comme leur famille, au même titre qu'un chien fait partie de la famille, et qui n'hésiteront pas à laisser ce monde péricliter après l'avoir épuisé. Et colère aussi, et surtout, envers le Parti communiste, qui a tant promis, tant exigé, et tant trahi, si bien que se réclamer du communisme devient une tare. Mais, comme le dit le père, « Comment savoir que les bolcheviques, une fois au pouvoir dans les pas de l'Est, étaient devenus à leur tour des exploiteurs, des petits patrons, et étaient les nouveaux privilégiés, au nom de l'abolition des privilèges. Marx pour nous, c'était l'espoir. Nous, la lutte des classes, on la vivait au quotidien, l'exploitation, on la subissait à l'usine, à la mine, tous les jours. » L'agonie du père est concomitante à l'agonie de l'URSS et à celle de son rêve et de ses idéaux : « C'était plus qu'un idéal, c'était une vie, c'étaient mille vies, bafouées, réduites à néant. Comment continuer à être communiste après ça, après tout ce gâchis, et comment décider subitement de ne plus l'être, quand dans vos tripes, tout crie que votre combat à vous, en France, dans le Pays-Haut, était juste. »

Rien n'enraye ce déclin, pas même un immense espoir bientôt déçu : l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République. Bientôt, « La mine d'Audun-le-Tiche attend son heure pour être inondée, pour que rien, décidément, ne reste du travail des hommes de cette terre, de leurs souffrances, de leur gloire et de leur peine. Lavées à grandes eaux, les galeries-prisons, les chaînes des forçats russes, les pas de la Gestapo. Les employés de banque du Luxembourg ont remplacé les anciens ouvriers, et repeignent peu à peu les maisons des cités. Les derniers bâtiments industriels vétustes balayés, seuls restent quelques chevalements, dressés là comme par hasard, grands échalas dégingandés et rouillés sur le carreau désert. » La mine a été fermée en 1997.

© Chroniques de la Luxiotte
(25 mars 2009)