Un trésor toujours vivant

L'Africain, Le Clézio, Mercure de France,104 p., 15,5 €, et Folio.

par Alain Jean-André

L’Africain est un livre autobiographique, tout de retenue, qui comporte en son centre le portrait saisissant du père de l’écrivain. Il est composé comme un récit initiatique. Après la deuxième guerre mondiale, l’enfant de huit ans quitte Nice, avec sa mère et son frère. Il va rejoindre en Afrique un père qu’il ne connaît pas, et va vivre au milieu d’Ibos et de Yoroubas une double découverte.

Dès les premières pages du récit, deux mots-clés sont associés : liberté et violence. Deux mots repris pour conter des situations et des scènes étonnantes. La densité du récit qui éclaire l’histoire familiale, à partir des récits de la mère, de souvenirs personnels, de photographies attentivement observées, ressemble à un drame antique. La vie du père, peu commune, s’articule avec l’absurdité et la cruauté des péripéties de l’Histoire. On sent parfois vibrer dans ces pages un souffle faulknérien, on voit s’esquisser des dialogues impossibles. La complexité des situations et des rapports entre les êtres apparaît dans le dépouillement d’une écriture qui essaie de serrer les faits et s’en tient à des hypothèses au sujet de ce qui est resté inconnu.

Chez de nombreux auteurs, on constate régulièrement ce passage du genre du roman à l’autobiographie. Des écrivains de la génération de Le Clézio, qui ont tenté de rédiger des narrations dépouillées, exemptes des pesanteurs psychologiques, sociologiques, historiques, ont révélé ensuite la part autobiographique de leur œuvre. Ce fut le cas de plusieurs auteurs du « nouveau roman ». Dans ses premiers livres, Le Clézio était proche de leur manière d’écrire, même s’il s’en défendait ; mais il montrait aussi un lyrisme très personnel qui a donné un titre à un essai : L’extase matérielle (1967).

Dans La Fièvre (1965), les « neuf histoires de petite folie qui sont des fictions » se veulent de « l’écriture » qui dépasse les genres. Mais le lecteur attentif remarquait déjà le cadre de Nice, ville où l’auteur résidait alors, et pouvait imaginer plus encore. L’écriture du prix Renaudot n’échappait pas à sa vie de tous les jours, comme elle n’échappait pas à son époque. En lisant cette autobiographie, comment ne pas se souvenir aussi des récits d’Onitsha (1991), surtout celui de la première partie du livre ?

Dans L’Africain, Le Clézio ne décrit pas une Afrique exotique. On sent que l’auteur fuit l’exotisme, il ne tombe pas dans le conte de fée pour adultes. Au contraire. Il montre le paradoxe de la situation du père par rapport à l’esprit colonial des Européens de la Gold Coast, à Accra « Cette Afrique-là n’est pas très dépaysante : c’est l’étroite bande qui suit le contour de la côte (…), que connaissent tous ceux qui viennent des métropoles pour faire des affaires et s’enrichir promptement. » Et d’ajouter : « C’est cette image que mon père a détesté. »

Ce père, qui avait auparavant vécu en Guyane, était parti s’installer à l’intérieur des terres du Nigeria, à Banso, pour y pratiquer son métier de médecin (il était médecin militaire anglais). Il fut en charge d’un territoire immense « de la frontière avec le Cameroun sous mandat français, au sud-est, jusqu’aux confins de l’Adamawa au nord » Regardant des photos de ses parents pendant les premières années de leur vie commune, l’auteur écrit : « Malgré la mauvaise qualité des tirages, le bonheur de mon père et de ma mère est perceptible. » Mais la guerre a brisé « le rêve africain de [son] père ».

Sa mère rentre en France « pour aller accoucher (…) auprès de ses parents. » Son père la rejoint pour voir leur nouvel enfant, puis il retourne en Afrique, l’été 1939. La guerre éclate. Il est séparé de sa femme et de ses enfants pendant la durée du conflit. Des années plus tard, l’enfant de huit ans découvre un homme « usé, prématurément vieilli par le climat équatorial », et dont l’ « autorité a tout de suite posé problème. »

Plus tard, quand il est venu vivre sa retraite dans le sud de la France, son père avait conservé ses habitudes africaines : « levé à six heures, habillé (toujours de son pantalon de toile kaki), ses chaussures cirées, son chapeau sur la tête », il allait faire ses courses au marché, ayant « conservé toutes les manies des anciens militaires. » Mais « dès qu’il rentrait chez lui, il enfilait une large chemise bleue à la manière des tuniques des Haoussas du Cameroun, qu’il gardait jusqu’à l’heure de se coucher. »

À côté de l'évocation de la vie du père, et de la mère, devenue un drame, Le Clézio insiste pour finir sur ce que lui a apporté l’Afrique : « une liberté si intense que cela me brûlait, m’enivrait, que j’en jouissais jusqu’à la douleur (…) Ce trésor est toujours vivant au fond de moi, il ne peut pas être extirpé. Beaucoup plus que de simples souvenirs, il est fait de certitudes. »

© Chroniques de la Luxiotte
(12 janvier 2009)


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