L'énigmatique Adam Polo

Le Procès-Verbal, Le Clézio, Folio, 314 pages.

par Alain Jean-André

Le premier livre de J.M.G. Le Clézio, Le Procès-Verbal, couronné par le prix Renaudot en 1963, a révélé d’emblée un écrivain authentique. L’attrait du livre vient-il de son écriture épurée, qui varie dans différentes parties du récit ? du personnage énigmatique, Adam Polo, qui vit dans une villa isolée ? de la progression d’un récit qui part d’une écriture blanche, puis bascule, au dernier tiers du livre, dans une situation pathétique ? Bien sûr, tous ces éléments entrent en jeu dans unroman qui s’inscrit plus dans une continuité littéraire que dans une rupture.

Le Procès-Verbal, c’est l’histoire d’Adam Polo. Il s’est établi sur une colline dans une maison isolée, qu’il squatte visiblement. De ces hauteurs, il peut descendre en ville ou sur la plage et se mêler à la foule. Il vit une situation précaire, passe ses journées à fumer, à boire de la bière ; il mange frugalement et ne pratique aucun métier. Au début, on ne connaît rien de son passé ; on ne sait pas d’où il vient ; on se demande même s’il ne s’est pas enfui d’un asile psychiatrique. Il vit sans relation avec une famille ou des amis. Son seul contact avec les autres hommes, c’est Michèle. Elle lui rend une fois visite dans la maison ; leur dialogue révèle tout de suite une relation complexe entre eux.

En fait, Adam Polo vit une « solitude monstre ». Sa principale occupation consiste en de longues déambulations en ville. Il s’y rend pour se ravitailler, il y vit des expériences singulières : la visite d’un zoo, pendant laquelle il manifeste une attitude équivoque avec la femme qui vend des tickets ; la poursuite d’un chien à travers toute la ville, du centre-ville à un quartier périphérique. Adam Polo jette un regard halluciné sur la circulation automobile, les passants, les magasins. Un jour, de retour dans la villa, il fait face à un rat blanc qu’il tue en le bombardant sauvagement avec des boules de billard qui se fracassent contre le mur, manifestant une violence surprenante.

Mais un événement semble le sortir de sa solitude et conduit à une série de rencontres. Sur la plage, on retrouve le corps d’un noyer. Une ambulance arrive, des gens s’agglutinent autour de la victime. Le récit restitue d’une manière réaliste les dialogues de témoins, des digressions racontent des situations du même genre. On se croirait dans la salle d’un bistrot où les potins vont bon train. Le Clézio restitue dialogues et situations d’une manière sèche, ou plutôt caricaturale : en fait, il joue avec des stéréotypes, des clichés, des représentations littéraires codifiées, ce qui donne à cette partie du livre une tonalité assez amusante.

Pourtant, la dernière partie du livre bascule dans une situation plus dramatique. Adam Polo cherche Michèle, son amie (on dirait aujourd'hui sa copine), qu’il voudrait revoir. Il donne des coups de téléphone pour la retrouver, part en ville à sa recherche ; finalement il la trouve : elle est avec un Américain. La rencontre tourne mal. À partir de cet événement, le récit s’accélère et la vie de Polo se dérègle. Une lettre de sa mère, récupérée à la poste restante, fournit au lecteur quelques éléments de son passé qui éclairent un peu sa situation. Mais le dialogue final conduit peut-être le livre sur une autre piste.

On peut se demander si Adam Polo appartient à la catégorie des héros de roman situés entre normalité et pathologie, ce que Cesare Pavese a nommé « l’extraordinaire commun ». Mais, comme l’écrit Adam Polo lui-même sur un cahier, le roman est peut-être le « Procès-Verbal d’une catastrophe / chez les fourmis ». Et la dernière phrase maintient jusqu’à la fin une tension et une attente qui donnent une aura énigmatique au roman : « En attendant le pire, l’histoire est terminée. Mais attendez. Vous verrez. Je (notez que je n’ai pas employé ce mot trop souvent) crois qu’on peut leur faire confiance. Ce serait vraiment singulier si, un de ces jours qui viennent, à propos d’Adam ou de quelque autre d’entre lui, il n’y avait rien à dire. »

© Chroniques de la Luxiotte
(14 février 2009)


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