Rencontres des Utopies

Ourania, Le Clézio, Gallimard et Folio.

lecture de Marie-Françoise Godey

Pendant la guerre, alors que sa grand-mère fixait du papier bleu sur les fenêtres pour le couvre-feu et que sa mère se plongeait dans des ouvrages sur la Grèce, Daniel Sillitoe, enfant, mangeait, dessinait, rêvait. Parfois il s'endormait sur la table de la cuisine dont les motifs imprécis de la nappe lui faisaient penser à un pays imaginaire qu'il nommait : « Ourania ». Il n'y avait pas d'homme dans la vieille maison de pierre, hormis son grand-père, professeur de géographie, qui avait démissionné pour se consacrer au spiritisme et qui ne s'occupait pas de l’éducation de son petit-fils.

Puis les Allemands ont occupé le village. Puis Mario (ami de la famille, peut-être amoureux de sa mère) est mort en transportant une bombe destinée à détruire un pont : « On n'a jamais rien retrouvé de lui. C'était merveilleux. C'était comme si Mario s'était envolé vers un autre monde, vers Ourania. »

Devenu géographe, Daniel part en mission au Mexique et rejoint des anthropologues dans une vallée rêvée pour les utopies. Il y rencontre le jeune homme le plus étrange qu'il ait jamais connu : Raphaël Zacharie. Celui-ci lui fera découvrir la république idéale de Campos, communauté refuge pour les enfants avec ses lois particulières. Là, les enfants n'appartiennent à personne, les plus grands élèvent les autres. On y parle l’« Elmen », un mélange de toutes les langues. Le village est une grande école où l'on apprend la vie. Un Conseiller, sage et âgé, ainsi qu'un couple modèle les guident.

Daniel découvrira aussi la terre noire du Chernozem, le rêve humaniste de l'Emporio, la révolution sandiniste, l'amour de Dahlia à l'âme révolutionnaire, la zone rouge qui retient prisonnière Lili de la lagune, la prostituée. Il découvrira aussi la spéculation immobilière, le pouvoir dévastateur de l'argent, tout ce que l'auteur, proche des humbles, dénonce dans ses livres. Ensuite ce sera l'expulsion de la communauté de Campos, l'adieu à l'Emporio, la recherche d’une terre promise par le vieux Conseiller qui guide les derniers membres de la communauté de Campos vers un îlot qui se révèlera invivable, l'éparpillement final, le retour de chacun à sa vie… qui aura été illuminée par ce rêve. Daniel, lui, plus spectateur qu'acteur, retrouvera une vie d'enseignant en Seine Maritime.

Il faut attendre la fin du livre pour que, après avoir mené une vie tranquille sans avoir eu de descendance (il ne voulait pas d’enfant et disait éviter ainsi – s’agissait-il d’une plaisanterie ? –, les risques de consanguinité), Daniel évoque son père. Un père qui fut absent de son enfance, indiqué décédé sur ses papiers scolaires. Mais un père tout de même, « fluctuant, vagabond, infidèle », parti vivre sa vie par le monde. Y avoir des enfants, qui sait ?

Alors le lecteur se remémore les pensées de Raphaël: « Il pense aux filles qu'il rencontrera le soir, sur les places des villages où sous les magnolias. Ça fait briller les yeux. Il pense aux amitiés qu'il va nouer en cours de route. Tel ce Français, très brun, l'air naïf, qui lui ressemblait comme un grand frère et qui recueillait des échantillons de terre partout où il allait. Ce garçon, comment s'appelait-il? Daniel, c'est cela, Daniel, se dit-il. » Un Daniel qui, vingt-cinq ans plus tard, retourne sur les lieux pour une seconde mission. Et s'avise, presque avec étonnement, peu avant la fin du livre, être allé vers ce pays lointain lors de sa première mission, peut-être inconsciemment à cause d'une adresse lue sur une enveloppe reçue par sa mère, qui contenait une lettre de ce père inconnu. Un père dont l’absence aura orientée sa vie entière, pense-t-on, lorsque Daniel confie que les dernières vingt-cinq années ne comptent pas pour lui, que seul compte l'amour de Dahlia, la femme qu'il a connue là-bas et qu’il cherche à retrouver.

Dans ce roman intitulé Ourania, mot qui signifie « pays du ciel », J.M.G. Le Clézio ne raconte pas seulement l’histoire de Daniel en formulant d'amères critiques envers l'évolution des sociétés occidentales modernes. Il reprend aussi l'un des grands mythes de l'humanité : celui de la recherche de l'Eden perdu, de la terre promise. Une quête qui n'a jamais cessé. De Moïse aux hippies, en passant par toutes les révolutions et toutes les tentatives de construction des cités utopiques.

© Chroniques de la Luxiotte
(3 mars 2009)


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