Le Clézio : citations

Art

« Si l’art a une force, s’il a une vertu, ce n’est pas parce qu’il nous donne à admirer le monde, ou qu’il nous offre les clés du mystère. Ce n’est pas non plus parce qu’il nous révèle à nous-mêmes. À quoi servirait d’être révélé dans un univers qui serait sourd, aveugle, muet ? Non, la force de l’art, c’est de nous donner à regarder les mêmes choses ensemble.
    Un tableau, un film, un livre en soi ne sont rien. Ils n’existent que dès l’instant de leur partage. Et la communication qu’ils permettent est moins une communication du langage (ou des signes) qu’une communication des mouvements de la vie. »

Le Clézio, L’extase matérielle 1967


Artiste

« L’artiste est celui qui nous montre du doigt une parcelle du monde. Il nous invite à suivre son regard, à participer à son aventure. Et c’est uniquement lorsque nos yeux se portent vers l’objet que nous sommes soulagés d’une partie de notre nuit. Jamais l’œuvre d’art ne dépassera les hommes. Elle n’est qu’un moyen d’accéder à eux, un moyen parmi tant d’autres. »

Le Clézio, L’extase matérielle 1967


Écrire

« Alors, pourquoi écrire ? L’écrivain, depuis quelque temps déjà, n’a plus l’outrecuidance de croire qu’il va changer le monde, qu’il va accoucher par ses nouvelles et ses romans un modèle de vie meilleur. Plus simplement, il se veut témoin. Voyez cet autre arbre dans la forêt des paradoxes. L’écrivain se veut témoin, alors qu’il n’est, la plupart du temps, qu’un simple voyeur (…)
    L’écrivain n’est jamais un meilleur témoin que lorsqu’il est un témoin malgré lui, à son corps défendant. Le paradoxe, c’est que ce dont il témoigne n’est pas ce qu’il a vu, ni même ce qu’il a inventé. L’amertume, parfois le désespoir, viennent de ce qu’il n’est pas présent au réquisitoire (…)
    Agir, c’est ce que l’écrivain voudrait par-dessus tout. Agir, plutôt que témoigner. Écrire, imaginer, rêver, pour que ses mots, ses inventions et ses rêves interviennent dans la réalité, changent les esprits et les cœurs, ouvrent un monde meilleur. Et cependant, à cet instant même, une voix lui souffle que cela ne se pourra pas, que les mots sont des mots que le vent de la société emporte, que les rêves ne sont que des chimères. »

Le Clézio, Discours du Prix Nobel de littérature 2008


Écriture

« Les formes que prend l’écriture, les genres qu’elle adopte ne sont pas intéressants. Une seule chose compte pour moi : c’est l’acte d’écrire. Les structures des genres sont faibles. Elles éclatent facilement. Les lecteurs et les critiques se laissent abuser par ces formes : ils ne veulent pas juger des individus, mais des œuvres. Des œuvres ! Est-ce que cela existe ?
    Évidemment les genres littéraires existent, mais ils n’ont aucune importance. Ils ne sont que des prétextes. Ce n’est pas en voulant faire un roman qu’on fait de l’art. Ce n’est pas parce qu’on appelle son livre « poèmes » qu’on est un poète. C’est en faisant de l’écriture, de l’écriture pour soi et pour les autres, sans autre visée que d’être soi, qu’on atteint l’art. »

Le Clézio, L’extase matérielle 1967


Internet

« Nous vivons, paraît-il, à l’ère de l’Internet et de la communication virtuelle. Cela est bien, mais que valent ces stupéfiantes inventions sans l’enseignement de la langue écrite et sans les livres ? Fournir en écrans à cristaux liquides la plus grande partie de l’humanité relève de l’utopie. Alors ne sommes-nous pas en train de créer une nouvelle élite, de tracer une nouvelle ligne qui divise le monde entre ceux qui ont accès à la communication et au savoir et ceux qui restent les exclus du partage ?
    De grands peuples, de grandes civilisations ont disparu faute de l’avoir compris. Certes de grandes cultures, que l’on dit minoritaires, ont su résister jusqu’à aujourd’hui, grâce à la transmission orale des savoirs et des mythes. Il est indispensable, il est bénéfique de reconnaître l’apport de ces cultures. Mais que nous le voulions ou non, même si nous ne sommes pas encore à l‘âge du réel, nous ne vivons plus à l’âge du mythe. Il n‘est pas possible de fonder le respect d’autrui et l’égalité sans donner à chaque enfant le bienfait de l’écriture. »

Le Clézio, Discours du Prix Nobel de littérature 2008


Littérature

« Aujourd’hui, au lendemain de la décolonisation, la littérature est un des moyens pour les hommes et les femmes de notre temps d’exprimer leur identité, de revendiquer leur droit à la parole, et d’être entendus dans leur diversité. Sans leur voix, sans leur appel, nous vivrions dans un monde silencieux.
    La culture à l’échelle mondiale est notre affaire à tous. Mais elle est surtout la responsabilité des lecteurs, c’est-à-dire celle des éditeurs. Il est vrai qu’il est injuste qu’un Indien du grand Nord Canadien, pour pouvoir être entendu, ait à écrire dans la langue des conquérants – en Français, ou en Anglais. Il est vrai qu’il est illusoire de croire que la langue créole de Maurice ou des Antilles pourra atteindre la même facilité d’écoute que les cinq ou six langues qui règnent aujourd’hui en maîtresses absolues sur les médias. Mais si, par la traduction, le monde peut les entendre, quelque chose de nouveau et d’optimiste est en train de se produire. »

Le Clézio, Discours du Prix Nobel de littérature 2008


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