Relire les Essais de Montaigne

par Alain Jean-André

Qui n'a pas souhaité, à un moment ou un autre, relire les Essais de Montaigne ? N'est-il pas intéressant de se plonger dans une somme à laquelle l'auteur a consacré vingt années de vie (1572-1592), à l'époque des Guerres de religions ? La rédaction des Essais commence l'année de la Saint Barthélémy (1). Dans cette période de violences et de grands troubles, Montaigne, qui s'est retiré sur ses terres bordelaises, est à la recherche de la sagesse. Il se consacre désormais à l'étude et à la réflexion. Il lit Sénèque, Plutarque. Il commence par des notes venues de ses lectures, il passe vite à des réflexions plus personnelles ; des chapitres prennent forme, le livre s'esquisse ; avec l'avancée de ses réflexions, sa pensée évolue, des chapitres sont complétés. La première édition paraît en 1580, en deux volumes (Livre I : 57 chapitres, Livre II : 37 chapitres). La cinquième édition, en 1588, comporte un Livre III (13 chapitres), avec des additions aux précédents livres. En 1595 paraît, sous le contrôle de Mademoiselle de Gournay, une édition posthume qui fit longtemps autorité.

Relire au début du XXIe siècle un tel ouvrage n'est pas simple. Un problème se pose : si on ne maîtrise pas le français du XVIe siècle, quelle édition permet d'entrer dans la pensée de Montaigne ? Quelle édition peut éviter de faire des contresens ou, tout simplement, de saisir les inflexions de la pensée de son auteur ? Les enseignants connaissent bien ces problèmes. La langue des débuts du XXIe siècle est éloignée de celle de la seconde partie du XVIe siècle. Autant pour le lexique, qui comprend des mots et expressions qu'on ne comprend plus du tout, que pour la syntaxe qui a beaucoup changé. Les langues vivantes évoluent, le français n'échappe pas à la règle. Et quand les éditions Gallimard annoncent une « traduction intégrale en français moderne » dans sa collection Quarto, on se dit qu'on tient peut-être une édition qui va permettre d'entrer de plain-pied dans ce chef-d'oeuvre. D'autant plus qu'il s'agit de l'édition d'André Lanly, éminent philologue et professeur émérite à l'université de Nancy, parue naguère chez Honoré Champion.

Pourtant, on remarque que des connaisseurs de l'oeuvre de Montaigne expriment des réserves. Elles portent sur les moyens utilisés pour parvenir à un « français moderne ». Ainsi Frédéric Schiffter, auteur du Plafond de Montaigne (Milan, 2004), considère que « par son ton académique, André Lanly neutralise le ton de la conversation des Essais. » Aussi lui préfère-t-il l'adaptation de Claude Pinganaud (Arléa, 1992). Il apprécie les choix suivants : « orthographe rajeunie, adjectifs et locutions adverbiales actualisés et mis entre crochets, périodes et vers latins traduits dans la continuité du texte » (2), qui rendent, selon lui, la lecture aisée.

Mais Guy de Pernon, docteur en linguistique et maître de conférences à Nantes (1984-1997), se révèle plus critique vis-à-vis de ses éditions en « français moderne ». Il considère que les éditions Folio, Garnier, Arléa ne font que « reproduire le texte de 1595 avec des « améliorations » plus ou moins importantes en matière de ponctuation et d'orthographe... ce qui donne un texte d'apparence moderne [...], mais tout aussi incompréhensible pour le lecteur ordinaire. » Il précise qu'André Lanly est le seul à sa connaissance à avoir publié une traduction. Un bon point pour la nouvelle édition Quarto. Mais une remarque tempère ce jugement : il considère que le traducteur « a cherché des équivalents aux mots en usage à l'époque, il a cru devoir respecter pour l'essentiel la structure des phrases de Montaigne, largement influencée par la syntaxe latine. De ce fait, sa « traduction » demeure souvent opaque et peu agréable à lire pour un lecteur non-spécialiste... » (3) On voit que l'affaire n’est pas simple.

Pour relever une nouvelle fois ce défi, Guy de Pernon a donc décidé lui-même de s'atteler à un nouveau travail de traduction intégrale. Il précise qu'il a entrepris ce projet « dans une autre optique : celle de permettre la lecture de Montaigne au plus grand nombre possible et pour cela adopter un français vraiment contemporain ». De plus, pour rendre la lecture plus commode, il a découpé le texte en paragraphes, comme on le fait aujourd'hui, au contraire de l'original qui en comportait peu. Enfin, cette traduction des Essais est librement accessible par Internet, ce qui constitue une innovation majeure dans l'accès au patrimoine littéraire français.

Au lecteur de voir quelle version lui permet d'aborder avec le plus de facilité les Essais de Montaigne.


Notes :

1. Le massacre général des protestants, exécuté sur l'ordre du roi Charles IX, la nuit du 24 août, fit 3000 morts à Paris, et s'étendit ensuite en province.
2. Philosophie Magazine n° 27, mars 2009.
3. Page d'accueil de l'édition sur le « Web » de sa traduction en français moderne des Essais visible à l'adresse :
http://homepage.mac.com/guyjacqu/montaigne/livre1/pagesWeb.html

© Chroniques de la Luxiotte
(12 mars 2009 ; revu 5 mai 2014)