L'ombre de la mort

La Ballade de l’impossible, Haruki Murakami. Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle. Editions Points Seuil, 464 pages.

lecture de Pierre de Montalembert

« S’apitoyer sur soi-même, c’est ce que font les imbéciles. » Le narrateur de cette belle Ballade de l’impossible, Watanabe, auquel s’adresse ce conseil, aurait pourtant de quoi s’apitoyer sur lui-même : il semble doué pour attirer auprès de lui les êtres étranges, à la marge, mais magnifiques ; et, si ces êtres souffrent et le font, sans le vouloir, souffrir, leur fréquentation est aussi prétexte à donner naissance à un roman aussi beau qu’émouvant de l’écrivain japonais Haruki Murakami.

Nous sommes à la fin des années 1960, au Japon, dans un contexte social aussi agité qu’en France à la même époque, et qui n’est pas sans rappeler, parfois, certaines situations dans les universités françaises aujourd’hui. Le héros, Watanabe, a 19 ans. Il étudie à Tokyo la littérature grecque et l’allemand. Comme le remarque une de ses amies : « C’est rare de voir des gens qui parlent d’Euripide à un mourant la première fois qu’ils le rencontrent. » Car si Watanabe se plaît surtout en compagnie des œuvres de Fitzgerald, Heine ou Mann, il a aussi d’étranges amis, à l’instar de Nagasawa, jeune homme vivant dans la même pension que lui, brillant intellectuel, doté d’une aura certaine mais cynique, paraissant s’entraîner à se rendre insensible, quand bien même ceux qui l’aiment devraient en souffrir. Nagasawa se révèle cependant sans doute bien clairvoyant lorsqu’il déclare, au sujet du narrateur : « […] C’est quelqu’un qui est fondamentalement attaché à sa propre personne. […] Il ne s’intéresse qu’à ce qu’il pense, ce qu’il ressent, ce qu’il fait. C’est pour cela qu’il peut considérer les choses en se coupant des autres. »

Watanabe avait aussi, et surtout, pour ami un jeune homme du nom de Kizuki. Ensemble et avec la petite amie de Kizuki, Naoko, ils avaient l’habitude de tout faire en commun, jusqu’à ce qu’un jour, âgé de 17 ans, sans donner un mot d’explication, Kizuki se suicide. Watanabe a alors perdu de vue Naoko avant de la retrouver deux ans plus tard, alors qu’ils sont tous deux étudiants. Ils se voient, se rapprochent, et Watanabe tombe amoureux de Naoko ; mais il s’agit d’une jeune fille fragile, hantée par la souffrance et la mort, et qui porte en elle de lourds secrets. Après avoir fêté avec Watanabe son 20e anniversaire, après lui avoir révélé l’un de ses secrets et s’être donnée à lui, elle disparaît soudain, sans laisser de traces. Ce n’est que quelques mois plus tard que Watanabe apprendra qu’elle a été hospitalisée et qu’elle est à présent en centre de soins psychiatriques. Il va la voir, entrant dans un monde étrange, où l’on ne sait pas très bien qui est malade et qui soigne, à l’instar d’une amie de Naoko, Reiko. Au contact de Naoko et de Reiko, il est à la fois heureux et profondément bouleversé. « Tout le monde semblait heureux, chacun à sa manière. Je ne savais pas s’ils l’étaient vraiment ou s’ils en donnaient seulement l’impression, mais, en tout cas […], tout le monde semblait heureux, et cela m’emplit d’un sentiment de tristesse inaccoutumé. J’avais l’impression d’être le seul à me tenir en dehors de ce paysage. »

Une autre réalité se rappelle à lui en rentrant à Tokyo ; car, durant l’absence de Naoko, il a fait la connaissance d’une jeune fille fantasque, à l’opposé de la réservée Naoko, mais qui le fascine : Midori. Elle aussi paraît entourée par la mort et la souffrance, elle aussi porte des secrets, et d’elle aussi Watanabe se sent proche.

Dans ce roman d’apprentissage, rodent un parfum de nostalgie, une époque aujourd’hui révolue, des personnages touchants et attachants. Et rôde la mort, si présente, si dure : « Quelle que soit notre vérité, la tristesse d’avoir perdu quelqu’un qu’on aime est inconsolable. La vérité, la sincérité, la force, la douceur, rien ne peut calmer la douleur, et, en allant au bout de cette souffrance, on apprend quelque chose qui ne nous est d’aucune utilité pour la prochaine vague de tristesse qui nous surprendra. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 9 juin 2009)