Une double quête

Rêve d'amour, Laurence Tardieu, éditions Stock, 162 pages, 15,50 euros.

lecture de Pierre de Montalembert

Elle s’appelle Alice Grangé ; elle a trente ans, mais pour elle, la vie semble s’être arrêtée il y a vingt-cinq ans, quand sa mère est partie, croyait alors la petite fille qui cherchait une explication, attendait un retour, est morte, a compris plus tard la jeune fille. Aujourd’hui, 21 juillet 2006, cela fait six jours que son père est mort, et pour elle, la vie s’apprête à changer du tout au tout : elle va voir l’homme que sa mère a aimé avant de mourir.

C’est à un voyage émouvant que nous convie la narratrice, voyage fait d’absences et de silences : absence de la mère d’Alice Grangé, peintre morte à trente ans, un an après avoir découvert l’amour avec un homme dont Alice ignore tout, absence de toute trace d’elle, puisqu’à sa mort, son époux a fait disparaître tout ce qui pouvait la rappeler, à commencer par ses tableaux, si bien qu’Alice ne se souvient que de bribes éparses et ne peut pas même reconstituer son visage, ou l’apparence de ses peintures. Mais ce voyage est aussi fait des silences et de l’absence de son père, dont on ne sait presque rien, sinon qu’il travaillait dans une entreprise, était polyglotte, vivait pourtant dans le silence, aimait Schubert mais pas les Rêves d’amour de Liszt, et a fini par mourir après une vie faite d’effacements, de non-dits et de deuil, ce deuil qu’Alice porte elle-même, étant incapable de se décider enfin à vivre, comme emmurée dans le passé, se référant sans cesse à sa mère, par imitation directe (sa robe préférée est de couleur bleue, parce qu’un souvenir de sa mère est marqué par le bleu), ou de façon détournée (Alice, fille de peintre, est incapable de dessiner, et ressemble plus à son père, étant devenue traductrice). Entre le père et la fille se glisse pourtant un autre homme : l’amant, celui dont Alice ne sait encore rien mais dont elle attend qu’il lui révèle enfin qui était sa mère.

Quand, sur le point de mourir, son père se décide enfin à parler de cet homme qu’il a dû haïr, il choisit la vérité : « Elle l’a aimé, Alice, ta mère a aimé cet homme. » La narratrice, alors, commente : « Ses yeux se sont refermés. Je ne pouvais détacher mon regard de son visage. Je ne me rappelais pas avoir déjà entendu le mon ‘aimer’ dans la bouche de mon père. » Elle apprend enfin son identité : « Un peintre. Emmanuel Basini. »

Elle part dès lors à la recherche de cet homme, espérant de lui l’impossible : qu’il fasse revivre sa mère, qu’il matérialise cette femme qu’il a aimée. Mais, comme il l’avoue lui-même : « Que peut-on raconter d’un amour, vingt-cinq ans après ? »

Ce voyage, cette quête de soi à travers une quête de sa mère, sont soutenus par une belle langue, maniant aussi bien la retenue que les accumulations, mimant les sentiments de la narratrice, un flot de pensées se déversant parfois au sein d’une même phrase, ou, au contraire, les phrases étant réduites au minimum, à peine quelques mots qui paraissent déjà procurer un effort immense devant la difficulté de dire le deuil et l’amour. C’est une langue attachante, capable de disserter aussi bien sur la musique que sur la peinture (si la narratrice prétend ne pas savoir dessiner, les couleurs sont pourtant omniprésentes dans son discours).

Et finalement, ce travail de deuil, cet apprentissage de la vie qui se clôt par l’espoir d’une renaissance et l’écriture de cette quête finissent par se confondre, l’amour et l’écriture s’engendrant l’une l’autre : « Écrire, est-ce aimer ? Écrire, est-ce chercher à être aimé ? Y a-t-il une écriture possible sans amour ? Y a-t-il un amour possible sans mots, sans verbe, sans langage ? Dire, l’amour. Écrire, l’amour. L’écriture provient d’un désir, qui vient de très loin et s’éprouve au présent. Le désir crée l’écriture. Amour, écriture : même abandon. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 28 avril 2009)