Une « fable » de B.Traven

Chaîne de montage, in Le Visiteur du soir B. Traven. Traduit de l'américain par Claude Elsen, Stock et Livre de poche, 314 pages.

par Alain Jean-André

On connaît un peu mieux en France B. Traven, cet écrivain qui vivait au Mexique et qui s'est caché pendant toute son existence. Il est devenu un mythe, un véritable personnage littéraire qui a suscité de nombreux livres. Au-delà des mystères de son existence, probablement en partie élucidés par Roff Recknagel, l'oeuvre de cet écrivain comporte des romans et des récits d'une grande force. Sans perdre de vue le merveilleux conteur, il y aurait une étude à écrire sur les idées, peut-être même la philosophie de B.Traven. Comme il y aurait à réécrire, peut-être à partir d'hommes comme lui, une autre histoire de l'Europe. On n'en est pas encore là. Il faudra attendre un peu. Sans doute un siècle ou deux.

Chaîne de montage, une nouvelle du recueil qui a pour titre Le Visiteur du soir, ne peut manquer d'interroger. C'est le genre d'histoire qui revient en mémoire quand on lit aujourd'hui des articles de presse ou quand on suit certains débats. La nouvelle de B.Traven met en scène la rencontre de deux personnages très différents, un Américain et un Mexicain, dans un récit qui tient de la fable ; elle révèle aussi, avec une limpidité déconcertante, deux manières de concevoir l'économie et même l'organisation de la société. Pourtant, elle ne dépasse pas vingt pages. Vingt pages qui condensent l'art du conteur et la force de quelques idées simples qui dépassent un banal quiproquo entre deux personnages plutôt stéréotypés.

L'histoire raconte le projet né dans la tête d'un Américain de New York, E. L. Winthrop, lors d'un séjour de vacances au Mexique. Il aimait s'aventurer dans des contrées délaissées par les agences de voyage. Un jour, dans un petit village de l'Etat d'Oaxaca, il rencontre un Indien accroupi sur le seuil de sa hutte. L'homme est en train de fabriquer de ravissants petits paniers. Le citoyen américain demande le prix de l'un ; cinquante centavinos, lui répond l'Indien. Le touriste s'attendait à payer trois ou quatre pesos. Il se met alors à marchander le prix et demande combien lui coûterait la pièce s'il en prenait dix, s'il en prenait cent. Chaque fois, l'Indien baisse son prix de cinq centavos. Finalement, l'Américain lui achète seize paniers, c'est-à-dire tous ceux qu'il a en réserve ce jour-là. Rentré à New York, E. L. Winthrop a l'idée de proposer ces paniers à un confiseur. Il engage alors des tractations dans l'esprit du business américain. Finalement il conclut un marché sur la base d'une commande d'un dollar soixante-quinze par panier (il va pouvoir gagner une fortune !) ; mais une condition impérative doit être respectée : fournir au moins dix mille paniers.

L'Américain retourne voir l'Indien pour boucler son affaire. Une longue discussion s'engage entre eux. Le Mexicain a du mal à fixer un nouveau prix, il demande à son interlocuteur une nuit de réflexion. Le lendemain, l'échange reprend. L'Indien répond cette fois sans hésitation : pour mille paniers, il les vendra trois pesos pièce ; pour cinq mille paniers, neuf pesos ; pour dix mille paniers, quinze pesos pièce. L'Américain, qui s'attendait à une baisse du prix à l'unité, en fonction des usages du business pratiqué dans son pays, découvre avec stupéfaction que la règle s'inverse. L'artisan n'est pas devenu en une nuit plus homme d'affaires que le citoyen de New York. Il n'a pas changé, il développe alors une argumentation impeccable qui va à l'encontre d'idées économiques dominantes et qui nous parle encore.

Dans cette nouvelle, comme dans ses nombreux romans, B. Traven manie des idées décapantes avec un grand art du récit, ce qui fait de lui un classique du XXe siècle. En lisant Chaîne de montage, il ne fait aucun doute que B.Traven ne racontait pas des histoires uniquement pour distraire ou changer les idées du lecteur. Relire aujourd'hui ce court récit, paru en 1966, nous en offre un lumineux exemple.

Note :
On trouve plutôt en occasion Le Visiteur du soir, recueil de nouvelles qui contient Chaîne de montage. Edité chez Stock, le livre a été repris par le Livre de poche. À noter que la version anglaise de cette nouvelle, Assembly Line, dans le recueil The Nigtht Visitor and Other Stories, est nettement meilleure au point de vue littéraire (comme d'autres récits du recueil).

© Chroniques de la Luxiotte
(28 mars 2009)