L’initiation poétique d’un homme

Le Poète, Yi Munyol, (traduit du coréen par Ch’Oe Yun et Patrick Maurus), éditions Actes Sud – Babel, 256 pages, 7,50 euros.

lecture de Pierre de Montalembert

« Un véritable tempérament artistique contemple la beauté dans un état de désespoir absolu. Ce qui fait la grandeur d’un artiste, ce n’est pas sa capacité à créer la beauté, mais le fait qu’il a accepté le défi, qu’il a souffert dans ce combat perdu, tout en sachant comment celui-ci devait s’achever.: » Ces lignes de Yi Munyol, tirées d’une nouvelle : l’Hiver cette année-là, reviennent à l’esprit à la lecture du Poète, où celui qui est considéré comme l’un des plus grands écrivains coréens contemporains retrace la vie de Kim Byongyon, dit Kim Sakkat, le plus grand poète coréen, qui, au XIX° siècle connut une vie d’errances et de souffrances avant de trouver l’apaisement.

Cette vie commence par les épreuves : Kim Byongyon n’est qu’un enfant quand il doit fuir ; son grand-père, haut dignitaire coréen, a pactisé avec des rebelles, trahissant la fidélité au pays et au roi, le pire des crimes. Le châtiment, pour lui, est la mort ; pour sa famille, l’anéantissement des trois prochaines générations. Face à cette menace, Byongyon et son frère doivent prendre la fuite et vivre cachés, dans la misère, eux qui étaient jusqu’alors habitués aux honneurs et au luxe. Une mesure de clémence : le droit de vivre, ne change que peu sa situation : les enfants retrouvent leurs parents, mais son père meurt bientôt d’une tuberculose tandis que sa mère découvre que le droit de vivre qui leur a été accordé ne fait pas moins d’eux des parias que tout le monde fuit. Elle porte pourtant un rêve d’ascension sociale et fait porter ses espoirs sur son fils Byongyon : pour réaliser ce rêve, celui-ci doit passer des concours, qui constituent en des épreuves de poésie répondant à des canons stricts.

Or le premier concours auquel le jeune homme se présente lui demande l’impossible : trahir la piété filiale, l’un des deux socles de la société coréenne avec la fidélité au roi, en condamnant la trahison de son grand-père. Tout imprégné de ses rêves de gloire, Byongyon choisit de relever le défi et remporte le prix. Mais la honte et les remords l’accablent bientôt, si bien qu’il ne va pas recevoir son prix et s’enfuit.

Devenu Kim Sakkat, du nom d’un chapeau de bambou destiné aussi bien à le protéger de la pluie que d’ « un Ciel sous lequel il ne pouvait se montrer franchement », sa vie est désormais placée sous le signe de l’errance et de la dérive, rythmée par trois périodes : dans la première, il cherche, avec de moins en moins d’illusions, à répondre au souhait de sa mère et à retrouver le rang perdu ; puis il opère un revirement complet, porte comme une revendication sa filiation avec un traître et sa poésie et sa vie apparaissent comme un dégoût et une remise en cause du monde où il vit. Enfin, grâce à un lent cheminement, né lors d’une rencontre avec un véritable poète et non un lettré de cour, il va peu à peu cesser de considérer la poésie comme un outil ou comme une arme, cesser de vouloir être un poète de cour ou un poète populaire et parfois vulgaire, découvrant « la poésie qui surgit seule par sa propre valeur. […] Il ne faut pas essayer de la juger à l’aune de la justice, ni la mesurer sur la balance de la vérité. Elle s’est formée d’elle-même, elle se suffit à elle-même ».

A chaque étape de sa vie, sa poésie reflète ses sentiments, prend une forme nouvelle : classique et respectueuse des canons et lorsqu’il veut s’élever sa poésie, dominée par l’exacerbation des sentiments, elle brise toutes les règles et détruit les formes quand il choisit d’être un poète populaire, écrivant « comme s’il criait » et revient vers une certaine régularité quand il trouve enfin l’apaisement. Sa poésie est alors marquée par la contemplation et l’introspection, faisant corps avec la nature.

Yi Munyol, dont le père a trahi son pays et rejoint le Nord quand il n’avait que trois ans, montre, à travers ce poète qui lui ressemble tant, l’initiation poétique d’un homme qui aurait pu n’être qu’un déviant mais que l’art sauve, comme si, face à la souffrance et à l’injustice, la seule réponse possible était l’art, et la poésie.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 23 janvier 2009)