La légende de Baldo

Bahia de tous les saints, Jorge Amado. Traduit du brésilien par Michel Berveiller et Pierre Hourcade, éditions Folio, 384 pages.

par Pierre de Montalembert

Un jour, il le sait, le héros de Bahia de tous les saints, Antonio Balduino, dit « Baldo », sera un personnage de légende, dont on racontera et chantera les hauts-faits et les exploits. Un jour, une étoile brillera dans le ciel, pour rappeler aux hommes sa vie et sa mort. Mais, avant cela, « le nègre Baldo » doit vivre, dans la misère, les combats et les chants.

Comme pour nous faire comprendre que c’est de combat qu’il va s’agir, tout au long du roman, Bahia de tous les saints s’ouvre sur un match de boxe ; l’un des deux combattants est Baldo ; son adversaire, un Allemand qui se proclame champion de l’Europe Centrale. La foule, quant à elle, n’est venue que pour voir le triomphe de son champion, le « tombeur de blancs ». Et, si le champion vacille, il suffit de le provoquer pour qu’il se ressaisisse et l’emporte : un combat de gagné, une fois de plus.

Car les combats, Baldo les connaît, depuis sa plus tendre enfance ; il n’a presque connu que cela, dans les rues miséreuses de Bahia de la première moitié du XX° siècle, dans le quartier du « Morne Châtre-Nègre », lui l’orphelin idéalisant son père sans l’avoir jamais connu, ne se souciant guère de qui avait pu être sa mère, et vivant dans le culte des brigands et des esclaves qui se sont révoltés. Il grandit, élevé par sa tante Louise, passe sa vie dans les rues, se moque de l’école et, se rêvant brigand, s’applique à faire grandir son « œil de malice », au détriment de son « œil de piété ». Et pourtant, rien ne saurait le détourner, le soir, de la contemplation du ciel et des lumières de la ville ; ce bagarreur dans l’âme est aussi un contemplatif, qui révère le père Jubiaba, à la fois prête et sorcier, étrange sage sans âge, aux immenses pouvoirs et qui semble avoir toujours existé.

Mais l’enfance prend fin un jour, et pour Baldo, ce jour arrive lorsque sa tante perd la raison et doit être internée. Baldo quitte alors le morne Châtre-Nègre pour rejoindre la ville et ses beaux quartiers, et plus précisément la maison du « Commandeur ». Si sa première pensée est de s’enfuir, il change bien vite d’avis en voyant la fille du Commandeur, la blanche et fascinante Lindinalva, jeune fille âgée de trois ans de plus que lui. Celle-ci devient son amie, sa confidente, et, sans qu’il s’en aperçoive, Baldo se lie irrémédiablement à Lindinalva. L’idylle prend fin quand une servante, jalouse, le calomnie devant le Commandeur, ce qui provoque le dégoût de Lindinalva : Baldo alors s’enfuit et retrouve les rues de Bahia.

Désormais, Baldo est un homme des rues, mendiant comme pour rire, apprenant à jouer de la guitare et à chanter, et, puisque tout est facile pour lui, il devient vite un chanteur réputé dans le Morne, au point qu’un poète vient lui acheter ses chansons. Se battant un soir pour une fille, il est ensuite repéré et devient boxeur, gagne tous ses combats jusqu’à ce soir qui doit lui ouvrir les portes de la gloire, mais où il échoue sans même se battre, parce qu’il a appris que Lindinalva s’était fiancée.

Car c’est d’elle qu’il rêve sans fin, c’est elle qu’il voit dans toutes les femmes qu’il possède et dont il se défait vite : les Marie-des-Rois et Rosenda Roseda passent vite, parce qu’aucune n’est Lindinalva. Il peut bien s’enfuir, découvrir l’exploitation, avoir des aventures rocambolesques, tout le ramène à cette femme. Et dans Bahia où la lutte des classes se double d’une lutte entre noirs et blancs, où, au fond, quelle que soit sa couleur de peau, « tout ce qui est pauvre est devenu nègre » et tout ce qui est nègre reste, au fond, esclave, il est facile de chuter et de passer de l’opulence à la misère. Les chemins de Baldo et de Lindinalva sont voués à se croiser de nouveau, mais pas de la façon qu’il avait imaginée, et cette rencontre aura sur lui des conséquences inattendues. Il reste au « nègre Baldo », à Baldo l’insouciant, qui vit au jour le jour, à découvrir la responsabilité, et à entrer dans la lutte. Ce faisant, lentement, à côté des siens et non plus dans l’individualisme, « l’œil de malice » cède le pas devant « l’œil de piété » et la légende de Baldo s’écrit.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 29 novembre 2009)