L'ombre du père

Personne, Gwenaëlle Aubry, éditions du Mercure de France, 160 pages, 15 euros.

par Pierre de Montalembert

« J’ai eu un père. Ce père n’était ni un héros, quoique sa vie entière il ait combattu l’ombre en lui, ni un homme ordinaire. Mais il m’a légué un monde héroïque, un monde infini et labile, opaque et foisonnant, plein de chausse-trapes, et de coulisses, de bas-côtés et de lignes de fuite, de monstres, aussi, et de spectres plus ou moins arrangeants, et avec ce monde le désir de l’arpenter et de le dire. »

Ce père auquel rend hommage Gwenaëlle Aubry dans Personne, c’est, ou plutôt c’était, François-Xavier Aubry, universitaire et avocat : « En sa qualité de juriste, mon père était spécialiste de la décentralisation – ce qui, à supposer que l’Etat, ce soit (le) moi, manifestait une certaine cohérence. » Car derrière la façade, qui n’a de toute façon pas tenu longtemps, se trouve un homme souffrant de troubles psychiatriques majeurs. Et la narratrice nous dresse, en 26 lettres, 26 portraits qui reprennent l’ordre alphabétique, 26 personnes, ou des masques parfois, d’un homme qui n’a eu de cesse de courir après les conventions de son milieu, la grande bourgeoisie catholique, et de les fuir, finissant rejeté de tous, plus proche des clochards et des alcooliques que des mondains. Ce père, note-t-elle cruellement, souffrait de la maladie du « comme si [qui] est, d’une certaine façon, celle de la bourgeoisie. » Ce père « continuait à se chercher une place sur l’échiquier familial, le fou du roi, l’idiot de la famille, qu’importe pourvu qu’il y ait encore une appartenance, un lieu à occuper, tout sauf le vide, le désert, la marge définitive. »

Ces portraits sont émaillés de citations, de réflexions de son père, recueillies en un titre évocateur : Le mouton noir mélancolique. A propos de ces écrits, la narratrice remarque qu’ « Il a organisé son manuscrit comme l’un de ses cours, avec la même minutie, deux parties, composées chacune de trois chapitres divisés en section. Ses fêlures, ses absences, ses angoisses, ses délires, il les a fait tenir là, dans des grands A et des petits b. Il y a dans ce texte un effort insensé. » De ces cahiers, qu’elle cite, elle écrit : « Tout ce que je sais, c’est que, chaque matin, chaque soir, quand il ouvrait ses cahiers, c’était cela qu’il cherchait. Ces lignes innombrables, ces caractères élégants, réguliers, même dans les pires moments, tissent le filet où il cherchait à s’attraper, tendent la toile dont il était le centre absent. C’était cela qu’il cherchait, se saisir, s’attraper, se mettre la main au collier. »

Mais ce n’est pas seulement un portrait, ou plutôt des portraits, de son père que présente Gwenaëlle Aubry ; c’est aussi, d’une certaine façon, un autoportrait : se dresse, en plus de ces personnes, une autre personne, elle-même, qui grandit avec ce père, qui l’aime et le rejette parfois, tant la maladie de son père rejaillit sur elle et l’accapare. Les lignes se font tendres et tristes, emplies de mélancolie et de remords : « Je lui ai demandé pardon, du fond du cœur pardon, pardon une dernière fois d’avoir porté sa peine au lieu de l’alléger, d’en avoir souffert plutôt que de l’aimer, pardon d’avoir tant cherché à me détacher de lui. (Je ne fais rien d’autre, finalement, écrivant ce livre, que prononcer son nom.) »

L’ensemble est émaillé de réflexions sur la maladie, la relation à l’autre, ou encore notre rapport au monde, qui transparaît dans tous les comportements, même les plus insoupçonnés : « Ce sont les névrosés qui lisent des romans, m’avait dit un psychiatre rencontré peu après sa mort, les psychotiques préfèrent la poésie et la philosophie, ils creusent plus loin dans le réel. »

Ainsi, au fil des pages, présentant ces personnes d’un homme qui voulait être personne, Gwenaëlle Aubry dresse un magnifique tombeau pour le disparu, pour celui qui n’a eu de cesse de réclamer « Le droit, enfin, de ne plus être quelqu’un. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 28 octobre 2009)