Entre l'ange et la bête

« Dire le mal, n°4 » , revue Balises, Cahiers de Poétique des Archives et Musée de la Littérature, Editions Didier Devillez, Bruxelles.

lecture de Jean-Paul Gavard-Perret

Que la fête commence. Le mal est toujours là. Ses archétypes restent fixés, ne cessent jamais d'exiger. Parfois, faute de courage, la littérature a cru pouvoir le et les biaiser. À l'inverse, parfois n'en manquant pas, elle a cru pouvoir le et les affronter. Dans tous les cas, elle n’a rien sauvé. Elle n'est pas faite pour ça. « La littérature ne sauve pas, ne sauve rien », annonce Duras dans son dernier livre, Ecrire. Et c'est sans doute ce que nous aurons appris les quatre numéros de Balises consacrés à ce sujet. À l'origine, l'équipe avait pensé expédier l'affaire en deux numéros. Un troisième s'imposa. Mais il en fallut encore un pour clôturer provisoirement et en « beauté » la complexité du problème. Ce dernier reste, tout compte fait, celui de devenir humain et de la littérature sans qui elle n'est rien. Mais le mérite de ce numéro est de placer plus particulièrement cette interrogation majeure loin des idées déjà émises dans bien des ouvrages. Les textes de Mario Guzzi, par exemple, comme ceux de Véronique Bergen, offrent des figures complexes du problème. Ils servent autant à réinstaller la culpabilité au fond de l’être qu'à ouvrir des zones de clarté.

Les contributions servent non seulement à analyser la question, mais à la diviser. Il y a du bien et du mal, de la chair et de l’esprit, de l’éternité supposée et surtout du temps gâché. Tout dans la vie comme dans la littérature se déroule en parfaite clôture, en toute innocence comme en toute perversité. À contre courant de bien des idées communes, cet ensemble propose donc une fratrie originale. L'espérance en émerge parfois comme déchirure de toute joie. Elle est restée liée au socle de douleur et de contradiction.

La littérature hait parfois le mal comme elle le contient selon une quadrature qui n'est pas simple. Le roman de Jonathan Littel, Les Bienveillantes, auquel sont consacrées beaucoup de pages de ce numéro, prouve combien l'expression du mal divise. Certains y voient la bonne conscience de la faute, d'autres une exaltation aussi déchirante que pessimiste. Les mots ne sont donc pas plus démoniaques que salvateurs. Ils sont. Tout écrivain est pris dans leur dépendance et dans leur sort : certains pour ne pas (se) voir, d'autres pour ne pas (se) penser.

La mal exige la ferveur des mots; la littérature donne le mal en partage. C'est tout le paradoxe de l'écriture, son naître et son mourir. Sa catastrophe et sa rédemption. Pour certains, cela commença avec La Bible, Sade ou Baudelaire, pour d'autres cela empire avec Beckett et Artaud. Tout compte fait, il n'y a de littérature que là où il y a un mal être, un mal monde. L’amour vient d’ailleurs : du crime envers l’autre, tant il y a de mal à vivre et assurer un sentiment pacifié.

Pour la littérature, l’homme porte en lui par sa naissance un pouvoir diabolique qui engendre la faute. Jouve l’a bien mis en évidence ; mais, pour sa part, il ne l’a pas traînée comme un boulet. Il a su la transmuer. Du pouvoir démoniaque, il a créé les facteurs d’émancipation de l’homme par la littérature. Un homme mélancolique, certes, mais un homme tout de même. Cet ensemble montre le prix à payer pour ne pas outrager un ciel, se libérer des pulsions destructrices en faisant sauter la chape de plomb de l'Ange noir. Mais il prouve combien la littérature fait autant entrer que sortir de l’insupportable désarroi, de la sidérante noirceur de la Melancolia et des abysses intérieurs ou extérieurs. L’esprit lui même n’est souvent qu’une bave. « On s’y amuse deux fois plus qu’avec notre viande », disait Artaud. Mais c’est à travers elle que notre conscience, telle une peau envoûtée, se vidange.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 28 décembre 2009)