Un roman sur le roman

Ce qui est perdu, Vincent Delecroix, éditions Gallimard, 160 pages, 14 euros.

par Pierre de Montalembert

Il faut bien avouer que le narrateur de ce court roman a quelque chose d’irritant : tout au long des pages, il ne cesse de se plaindre et de se morfondre, se voulant l’homme le plus seul du monde et ayant besoin de le clamer partout et à tous ; mais comme il s’agit de littérature, et que l’auteur sait y faire, Ce qui est perdu est bien plus qu’un livre d’apitoiement et de complaintes incessantes, allant même, bien plus sûrement, questionner notre rapport à la réalité et la création littéraire elle-même.

En apparence, nous voilà plongés dans l’histoire du narrateur, qui, malicieusement, prétend avoir pris le pseudonyme de Vincent Delecroix. Ancien étudiant en philosophie, il a tout abandonné, suite à une rupture sentimentale veulent croire ses parents, par paresse tente-t-il de leur expliquer ; car il est affligé de parents aimants, sans doute, mais avant tout préoccupés par la réussite sociale et professionnelle de leurs fils. S’ils ont de quoi être satisfaits avec l’un d’eux, brillant mathématicien, le narrateur, pour sa part, leur cause plus de soucis : il vient de rater l’agrégation de philosophie (ce qu’il a vécu comme une délivrance lui ayant permis de découvrir qu’il n’avait aucun goût pour l’enseignement) et remet sans cesse à plus tard le moment de travailler à son projet de biographie de Kierkegaard. Ce qui nous vaut des phrases de ce genre : « On disait alors que je travaillais d’arrache-pied à une grande biographie d’un très grand auteur danois (non, pas Andersen, l’autre). »

De ses journées, il ne fait rien, à moins que l’on puisse considérer comme une occupation le fait de se rendre sans cesse chez Abel, coiffeur quinquagénaire, homosexuel, artiste peintre, raffiné, et de lui raconter ses malheurs et ceux de Kierkegaard, ce qui revient aussi à les raconter à une foule d’autres personnes, restant anonymes ou se personnifiant peu à peu, ce qui n’est pas toujours à leur avantage. Car son monde semble entouré de personnages plus ou moins loufoques, tels cet ancien étudiant en philosophie qui, suite à un mémoire sur Husserl, s’est converti à la musculation et au lancer de javelot, ou cette dame du salon de coiffure qui prend la défense de la fiancée de Kierkegaard et reproche au narrateur de ne pas aimer les animaux, ou encore Séverin, autre client du salon qui raconte une histoire d’amour qu’il aurait vécue mais dont l’un des personnages semble être un portrait : celui de Madame Rivière, d’Ingres. Grâce à des connaissances rudimentaires en danois, le narrateur parvient à se faire embaucher comme « pousse-touriste » dans une agence spécialisée dans les voyages touristiques de Danois, mais aussi à faire la connaissance d’un gérant d’hôtel à l’histoire amoureuse bien évidemment incroyable, ou encore d’un petit enfant qu’il aurait pu être, et d’un vieux monsieur qu’il pourrait être, et qui, chaque année depuis plus de quarante ans, fait à la même date un voyage à Paris, visitant à chaque fois les mêmes lieux, s’arrêtant aux mêmes endroits. Et, parce que la vie continue, il fait aussi la connaissance de Maren, la guide de l’agence de voyage, dont il ne sait d’abord si elle lui est indifférente ou hostile, ce qui est, somme toute, le meilleur moyen pour que l’histoire n’en reste pas là.

Ce qui est perdu pourrait n’être qu’un livre à la fois léger et loufoque, le narrateur croisant les temps et les discours, s’adressant à sa fiancée perdue et à une foule d’interlocuteurs, parfois dans la même phrase. Mais des remarques en apparence anodines nous mettent sur la voie : « rien, absolument rien, ne nous empêche de faire le mal. Nous pouvons perdre ce que nous avons cherché, le perdre volontairement. C’est la raison pour laquelle la difficulté n’est pas seulement de trouver le bonheur, mais bien de nous empêcher de détruire ce qui peut nous sauver. » Et, plus loin : « Dans ce que nous appelons le monde réel, il y a bien plus d’absence que de présence, bien plus de choses et d’êtres qui manquent que de choses et d’êtres qui sont là. Bien plus de spectres que d’hommes. » Au fond, il s’agit plus sûrement d’un roman sur le roman, dont l’écriture se dévoile au fur et à mesure que nous lisons, comme la biographie de Kierkegaard, somme toute, finit bien par se faire à sa façon.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 1 août 2009)