La face cachée de « Sur la Route »

Anges de la Désolation, Jack Kerouac, traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina, Denoël, 524 pages, 25 euros.

par Alain Jean-André

Ce roman, écrit « à la lueur des bougies », précise l’auteur, appartient au cycle de la légende de Duluoz, le double autobiographique de Jack Kerouac (1). On y retrouve les tribulations dans différents pays, les errances dans les rues sous diverses latitudes, seul ou avec d’autres beats, le plaisir des rencontres, le rythme épique de la phrase, l’humour, la tendresse de Sur la Route – mais la musique du texte n’est plus tout à fait la même : les plaisirs et les joies des retrouvailles, le miel des soirées et des nuits avec les membres de la bande, la jubilation du retour ou de la découverte d’une ville, se mêlent à un certain désenchantement. On en perçoit très vite les accents. Le livre est construit sur ce décalage. Quand il paraît aux États-Unis en 1965, il raconte des pérégrinations effectuées huit ans plus tôt et la naissance d’un quiproquo qui sera masqué par la célébrité de l'auteur dès l’automne 1957.

Jack Kerouac tient au mot « désolation », non seulement parce que, garde forestier, seul pendant dix semaines dans un paysage grandiose, vivant une expérience quasi bouddhique, il a effectué un séjour au Pic de la Désolation, dans l’état de Washington (nord-ouest des Etats-Unis) ; non seulement parce qu’il a retrouvé, après avoir passé une nuit à l’hôtel Stevens de Seattle, l’hôtel Bell de San Francisco, « les rues crépusculaires de Chinatown […], le clin d’œil des jolis néons, les visages des boutiques, le feston des ampoules au milieu de Grand Street, les pagodes », le Cellar (club de jazz), ses amis, Irwin, Raphaël, Simon, Cody, Richard, Sliv, Chuck, et bien d’autres, entraîné dans des virées et des échanges qui tiennent des jeux surréalistes et des koans zen, « j’ai retrouvé mes amis et une immense vibration de Joie de vivre et de Poésie nous submerge » ; mais parce que ce mot « désolation » s’accorde à sa nouvelle vision du monde, ramenée de son expérience solitaire et de ses lectures du Pic de la Désolation, « face au Vide Hozomeen », Hozomeen « la plus belle montagne que j’aie jamais vue», précise-t-il, une expérience limite de « paix absolue » qui a cristallisé en lui quelque chose de nouveau.

Il ne reste pas à San Francisco : il saute sur un train de marchandises dans la pure tradition des hobos des années 1930 pour gagner Los Angeles ; son but se situe plus au sud, c’est Mexico City, « grande ville pour un artiste, où il peut pour peu d’argent se loger, bien se nourrir, bien se marrer le samedi soir… ». Il l’atteint avec le bus de Nogales, loue une petite hutte en adobe sur un toit, et visite son « ami de soixante ans, Bull Gaine ». Encore une fois, le but du voyage c’est une ville et une, des rencontres. Puis il revient à New-York, « ce fut un horrible voyage » en voiture. Plus tard, il embarque pour Tanger, le cargo sur lequel il voyage est pris dans une affreuse tempête, mais il voit pour la première fois la côte blanche de l’Afrique, il retrouve Hubbard, puis Irwin, Simon. De nouveau, de brèves heures « de Joie de vivre et de Poésie »; mais le sourd malaise le pénètre à Tanger. « Ce fut au cours de ce voyage que se produisit le grand changement, de ma vie, ce que j’ai appelé le « grand retournement » […] passant d’un goût juvénile et courageux pour l’aventure à une nausée complète en ce qui concernait l’expérience du monde au sens large, une révulsion de l’ensemble des six sens. » (2)

Il traverse la Méditerranée, gagne la France, la Provence et surtout Paris, ville dans laquelle il retrouve un poète beat, Raphaël, qui le conduit à dilapider presque tout son argent ; quelques jours plus tard, il se rend à Londres, récupère de l’argent chez un éditeur, puis rentre aux Etats-Unis. Dans cette fin du livre, il écrit des pages sublimes sur sa mère, bousculant des idées reçues, éclairant encore plus, en même temps, la complexité de sa situation. On retrouve alors le désenchantement, la « désolation » qui le hante. Elle affleure nettement dans cette phrase : «  Plus tard, de retour à New-York, je suis assis avec Irwin, Simon, Raphaël et Lazarus, et désormais nous sommes des écrivains célèbres plus ou moins, mais ils se demandent pourquoi je suis tellement plongé dans mes pensées, impavide, alors que nous sommes assis au milieu de nos livres et de nos poèmes publiés. (3) »



Notes :

1. L’essentiel des romans du cycle de la légende de Duluoz a été publié en Quarto, Gallimard, soit huit livres, Sur la Route, Visions de Cody (1), Les Souterrains, Tristessa, Les Clochards célestes, L’Ecrit de l’éternité d’or, Big Sur, Vanité de Duluoz, avec des compléments et des photograhies, pour 1420 pages. Anges de la Désolation est le livre manquant de la série.
2. Lire L’anachronique : Kerouac : le « grand retournement ».
3. Quelques clés concernant les personnages : Irwin Garden = Allen Ginsberg, Will Hubbard = William Burroughs, Raphaël Urso = Gregory Corso.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 30 août 2009)












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