Dépasser le « Non ! »

Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Imre Kertesz. Traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba. Actes Sud – Babel, 144 pages, 6,50 euros.

par Pierre de Montalembert

« Non ! » C’est le cri par lequel s’ouvre Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, le magnifique livre d’Imre Kertesz, et c’est le cri qui revient tout au long du récit, comme une litanie, pour ouvrir chaque nouveau paragraphe, pour rythmer le livre par l’exclamation et le refus. Ce « Non ! » est en effet celui du refus du narrateur d’avoir un enfant, et c’est celui qui introduit ce Kaddish, cette prière, non des morts, comme la tradition juive le voudrait, mais de celui qui n’a pas été.

« ‘Non !’ – cria, hurla en moi quelque chose, immédiatement, tout de suite, et mon cri a mis de longues années à s’apaiser, devenant une sorte de douleur sourde mais tenace, jusqu’à ce que, lentement et malicieusement, comme une maladie latente, la question se dessine en moi – de savoir si tu aurais été une fillette aux yeux bruns, le nez couvert de pâles tâches de rousseur, ou bien un garçon têtu avec des yeux joyeux et durs comme des cailloux gris-bleu – oui, si l’on considère ma vie comme la possibilité de ton existence. » Car ce refus donné à sa femme, de quinze ans sa cadette, qui tentait de lui expliquer rationnellement pourquoi il faudrait avoir un enfant, a scellé leur séparation et le narrateur s’est tenu à ce refus depuis qu’il l’a exprimé pour la première fois, avec vigueur, précipitation, comme par peur. Ce choix de ne pas avoir d’enfant revient sans cesse le tourmenter, au point qu’il s’adresse à lui, à cet être qu’il a refusé, et qu’il crée, par la littérature, le temps d’un livre, pour s’expliquer auprès de lui et pour réciter cette prière pour un dont il a refusé la « possibilité de l’existence. »

Pour comprendre ce refus, cet empressement à s’opposer et à refuser la vie, il faut revenir vers le passé du narrateur, qui est aussi le passé d’Imre Kertesz : l’enfance en Hongrie, juste avant la Seconde Guerre mondiale, entre ses parents et un pensionnat, la judéité parfois considérée comme une faute même des années après la Shoah, même par celles et ceux qui sont nés après, la déportation, alors qu’il n’était qu’adolescent, à Auschwitz et Buchenwald, le retour, et, depuis, une vie comme en suspens d’un homme vivant dans un meublé depuis des décennies, qui paraît vouloir ne s’attacher à rien et qui vit « la névrose et la violence comme unique système de communication, l’adaptation comme unique possibilité de survie, l’obéissance comme pratique, la démence comme aboutissement. »

Cette vie en suspens, brisée par l’horreur, cette vie condamnée au refus, est une vie tout entière consacrée à la littérature, le narrateur étant écrivain, et vivant cette contradiction : le bonheur éphémère qu’il trouve auprès de sa femme le prive de son inspiration, au point qu’il en vient à souhaiter la souffrance, pour continuer à écrire. Il semble ne trouver aucune joie à écrire, mais ne peut s’en passer, et écrit, frénétiquement, à la limite de l’obsession, et constate, lucide : « […] En écrivant, je cherchais la souffrance la plus aiguë possible, à la limite de l’insupportable, vraisemblablement parce que la souffrance est la vérité, quant à savoir ce qu’est la vérité, écrivis-je, la réponse est simple : la vérité est ce qui me consume […]. »

Mais, malgré la souffrance, les déchirements intérieurs, malgré la Shoah, malgré les bouleversements et l’ « enfant qui ne naîtra pas », la littérature lui permet de dépasser l’adresse initiale : par la magie créatrice, par la grâce de la littérature, ce n’est plus seulement à un mort que s’adresse ce Kaddish, mais à l’humanité elle-même, à sa violence et à sa grandeur, avec, au fond, une certitude, mystérieuse, inquiétante, ou pleine d’espoir : « Ce qui est réellement irrationnel et qui n’a vraiment pas d’explication, ce n’est pas le mal, au contraire : c’est le bien. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 2 juillet 2009)