L'impossible retour

Juste la fin du monde, Jean-Luc Lagarce. Éditions des Solitaires intempestifs, 80 pages, 7,50 euros.

par Pierre de Montalembert

On ne peut s’empêcher, à la lecture de la pièce de Jean-Luc Lagarce, de relever, ou de tenter de relever, des similitudes avec la vie de l’auteur, pour y voir comme une autobiographie, un aveu : l’âge du héros, la proximité et la certitude de la mort, des non-dits qui se devinent. Mais c’est ne pas rendre un assez juste hommage à cette pièce et à l’écrivain, mort relativement ignoré en 1995 et aujourd’hui l’un des dramaturges français les plus joués, que de n’y voir qu’une autobiographie à peine déguisée.

« La fin du monde » dont il est question, c’est le monde qui va disparaître avec Louis, âgé de 34 ans, et qui se sait condamné. Il a fui sa famille il y a bien longtemps, donnant peu de nouvelles, sur des cartes postales, se livrant peu ; et s’il revient aujourd’hui, après toutes ces années d’absence, c’est pour annoncer à ces presque étrangers qu’il faudrait appeler ses proches qu’il va bientôt mourir. Face à lui, il trouve sa mère, dont on ignorera le prénom jusqu’à la fin, comme si c’était inutile, comme si seule comptait sa fonction, à laquelle elle se réduit ; et il trouve son frère, Antoine, avec qui il partage si peu, sa sœur, Suzanne, qui, à 23 ans, ne rêve que de départs et d’évasion, et enfin Catherine, la femme d’Antoine, qu’il n’avait jamais vue jusqu’auparavant mais qui, par ses silences, son vouvoiement obstiné, sa discrétion, est peut-être celle qui le comprend le mieux, ou le moins mal.

Car il est bien difficile, quand on a été absent si longtemps, de revenir pour annoncer que l’on va mourir. Autour de ces cinq personnages réunis, à première vue, pour célébrer le retour du fils prodigue, se nouent trop de silences, de non-dits, de rancoeurs pour que les mots qu’il faut prononcer le soient. Alors la conversation tourne autour de banalités, le langage n’est pas fluide mais les choses les plus simples nécessitent soudain des circonvolutions, la recherche du mot juste, du mot que l’on croit attendu par l’autre. Dans cette débauche de paroles pour rien ou en trop, la mère fait tout son possible pour recréer une atmosphère familiale, racontant à sa belle-fille leurs sorties dominicales, leurs habitudes et leurs rituels, et cet effort oscille entre le comique et le tragique, comme lorsque, alors que tout le monde quitte la pièce, la laissant progressivement seule, elle déclare : « Je suis contente, je ne l’ai pas dit, je suis contente que nous soyons tous là, tous réunis. » Car ce monde qu’elle tente de faire revivre date d’avant, quand l’illusion était encore possible, quand Louis n’était pas encore parti. Louis qui éprouve comme des remords d’avoir traité sa famille par une sorte de mépris et la fuite : « Je compris que cette absence d’amour dont je me plains et qui fut pour moi l’unique raison de mes lâchetés, sans que jamais jusqu’alors je ne la voie, que cette absence d’amour fit toujours plus souffrir les autres que moi. Je me réveillai avec l’idée étrange et désespérée et indestructible encore qu’on m’aimait déjà vivant comme on voudrait m’aimer mort sans pouvoir et savoir jamais rien me dire. »

Il est bien difficile de renouer avec ses proches quand on les a abandonnés si longtemps, et surtout de renouer avec Antoine, qui a suivi la voie opposée de son frère et est devenu ouvrier ; mais c’est lui qui, justement, devient progressivement le personnage le plus intéressant de la pièce, lui le mal-aimé, lui qui se méfie de la culture dans laquelle baigne son frère, mais qui devine mieux que tous, assénant à son frère sa vision du monde, quitte à le blesser, quitte à se blesser lui-même encore plus : « tout ton soi-disant malheur n’est qu’une façon que tu as, que tu as toujours eue et que tu auras toujours, – car tu le voudrais, tu ne saurais plus t’en défaire, tu es pris à ce rôle – que tu as et que tu as toujours eue de tricher, de te protéger et de fuir. »

Et Louis finit par repartir sans avoir rien dit de ce qu’il voulait annoncer, comme vaincu, retournant à ses mystères et à sa solitude de fils prodigue, n’ayant réussi qu’à dérégler la mécanique huilée des habitudes, comme si certains êtres étaient voués à ne jamais pouvoir se dire la vérité, comme si, contre les déchirements, ne restait que le silence.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 2 octobre 2009)

Voir des extraits de Juste la fin du monde (vidéos)