Un roman virtuose

Les Enfants de minuit, Salman Rushdie. Traduit de l’anglais par Jean Guiloineau, Le Livre de Poche, 672 pages.

par Pierre de Montalembert

Si certains recréent un monde à partir d’une madeleine, d’autres le font à partir de l’odeur du chutney vert. C’est le cas de Saleem Sinai, héros du grand roman de Salman Rushdie : Les Enfants de minuit. Et cette référence comique à Marcel Proust n’est pas tout à fait anodine, puisque ce roman érudit est parsemé de clins d’œil et de burlesque ; mais c’est peut-être pour nous rappeler que le comique n’est jamais loin de la tragédie.

Le 15 août 1947, à minuit, vingt-quatre heures après le Pakistan, le « pays des purs », l’Inde accédait à l’indépendance. Le même jour, exactement à la même seconde, naissaient deux enfants, Saleem et Shiva, ni plus jeunes ni plus âgés, donc, que ce pays qui vient de voir le jour. Et c’est Saleem qui narre, qui remonte le temps au-delà de sa naissance, qui raconte un conte loufoque, interrompu parfois par les commentaires de l’étrangement nommée Padma (« la déesse de la bouse »), illettrée servant le narrateur, et avide de connaître son histoire, mais ne pouvant s’empêcher de faire des commentaires (« C’est lui ? […] C’est ce gros lâche tout mou qui allait devenir ton père ? »).

Il était une fois un jeune médecin formé en Allemagne qui, revenant dans les Indes britanniques au printemps 1915, tomba amoureux d’une femme, ou plutôt des parcelles de son corps, puisque le père, craignant pour la vertu de sa fille, ne l’autorise à voir que les parcelles malades du corps de sa fille ; et le narrateur de remarquer que ce médecin devait être particulièrement doué, puisque, bien qu’il fût souvent, et même de plus en plus souvent appelé, c’était toujours pour soigner une partie différente. Et les tourtereaux se marièrent, eurent des enfants, mais ne vécurent pas tout à fait heureux, puisque la jeune fille prude se révéla une fois mariée être une forte tête qui en fit voir de toutes les couleurs à son époux.

Il était une fois l’une des filles du médecin et de la « Révérende mère » qui, après avoir entendu une bien étrange prophétie parlant de genoux et de nez, de mutilations et de sang, et de bien d’autres choses encore, comme d’un panier à linge sale, accouche dans le luxe d’un enfant qu’elle appelle Saleem, tandis qu’au même moment, juste à côté, une autre femme, pauvre, meurt en accouchant d’un fils prénommé Shiva. L’un d’entre eux a des genoux démesurés, l’autre un nez qui ferait pâlir d’envie Cyrano ; l’un est destiné à une vie de riche, l’autre à une vie de pauvre ; sauf que… Sauf qu’intervient une femme trahie, qui va bouleverser leur destin.

Il était une fois Saleem et il était une fois l’Inde, les deux paraissent inextricablement liés, et, au regard de l’histoire de l’Inde, racontée avec ironie et tristesse comme l’histoire d’un pays déchiré et en guerre constante contre lui-même, on ne peut que présumer que la vie de Saleem sera à la fois burlesque et terrible.

Il était une fois cinq cent quatre-vingt-un enfants, les survivants des mille et un « enfants de minuit », ceux nés entre minuit et une heure du matin le jour de l’indépendance de l’Inde, qui possèdent tous un don, « comme si l’histoire arrivant à un maximum de signification et de promesse avait choisi de semer, en cet instant, les graines d’un avenir qui serait radicalement différent de tout ce que le monde avait connu jusqu’ici. » Saleem rêve alors de fonder le « Congrès des Enfants de Minuit » ; mais dans ce monde où le magique peut surgir à tout instant et sembler plus vrai que la réalité, il est bien difficile, quand on se croit appelé à jouer un destin exceptionnel, d’être à la hauteur des enjeux, surtout quand Shiva se dresse contre vous.

Dans ce roman virtuose qui, mine de rien, retrace avec drôlerie, burlesque et douleur l’histoire de l’Inde et du Pakistan, le merveilleux côtoie l’horreur, le burlesque fraie avec l’histoire officielle, la réalité se construit et se déconstruit à mesure que l’histoire se dit et se vit, puisque, après tout, nous sommes « dans un pays où la vérité n’est que ce qu’on lui dit d’être, où la réalité cesse littéralement d’exister afin que tout devienne possible. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 30 décemmbre 2009)