Le roman d'une génération

Les belles années, Sophie Avon. Editions du Mercure de France, 192 pages, 16,80 euros

par Pierre de Montalembert

Les personnages qui parcourent le roman de Sophie Avon : Les belles années, ont eu 20 ans dans les années 1980 mais pourraient tout aussi bien les avoir aujourd'hui, tant l'histoire racontée est à la fois singulière et vécue par des milliers de jeunes gens, à chaque génération : ce que décrit ce roman, c'est la façon dont la jeunesse rentre dans le rang et, pour survivre, se dépouille peu à peu de ses rêves.

Ils s'appellent Sonia, Grégoire, Viviane, Laurent, Adèle, Willy, Paul ou Lili ; entre eux, bien peu de choses en commun, si ce n'est de fréquenter, dans les années 1980, le même cours de théâtre. Et, sur une décennie, au gré de l'actualité (élection de François Mitterrand à la présidence de la République, fatwa lancée contre Salman Rushdie, attentat de Lockerbie...), ils se croisent, s'aiment, s'ignorent, se jalousent, renoncent. Derrière leur air blasé, ils sont tous terriblement romantiques et fragiles. Ils arrivent tous pleins de rêves dans cette école de théâtre, persuadés que la gloire les attend, et s'étonnant qu'on ne se bouscule pas encore à leur porte, qu'il leur faille courir les auditions : « Pourquoi Chéreau ne vient-il pas le voir là ? Et Pialat ? Et Rohmer ? Et Sautet ? Et Téchiné ? » Ou bien ils sont simplement désireux de s'évader de leur famille, même si, chez les grands enfants qu'ils restent, la solitude est parfois dure, et la famille, si désirable, quand bien même cela passerait-il par la nécessité de « réapprendre les gestes d'amour. » Ils sont politisés ou non, comme Sonia, que l'on découvre au soir du 10 mai 1981 : « Elle n'avait pas été élevée dans le culte de la collectivité, n'avait aucun sens de la collectivité, n'était jamais sûre que le plus grand nombre eût raison. Elle se méfiait des slogans et des dogmes. Elle voulait juste monter sur scène et dire des textes écrits par d'autres parce qu'on lui avait appris l'amour des mots. Elle ne croyait qu'en cela, les auteurs, la langue, la pensée inscrite dans le verbe. »

Mais quand on s'est voulu grand comédien, il est bien dur de devoir se confronter à la réalité, à l'instar de Laurent, lui que tous disent magnifiquement doué, et qui n'a de cesse de se remettre en question et de se détruire : « Au moins avec les cachets de La Grande Main de Faragaladoum il pourra avoir le nombre d'heures requis pour toucher les allocations. Sale métier, pense-t-il. Pourquoi le monde du dehors ne ressemble-t-il pas au cours où il est si heureux ? C'est le seul endroit où il se sente chez lui. » Car dehors est la vie, avec sa cruauté et ses drames.

Alors vient le temps des désillusions, des remises en question ; puisque les rêves ne nourrissent pas tant que cela, puisqu'il faut bien vivre, il n'y a pas d'autre choix que de partir, de se confronter au train-train, par exemple en gagnant sa vie comme secrétaire dans un cabinet d'avocats, ou n'importe quel emploi temporaire, qui permette de vivre encore un peu. Et, vivant dans des chambres de bonne miséreuses, mangeant si peu souvent à leur faim, n'ayant que leurs rêves pour les pousser à se lever le matin, ils sont bien peu nombreux à s'avouer la vérité : « A cette époque, je n'avais pas conscience de vivre les pires années de ma vie, mais bel et bien je les vivais. » Ou cet autre constat : « Elle a croisé tant de gens qui trimaient nuit et jour et qui sont resté dans l'ombre, jamais récompensés, toujours écartés, comme si la réussite, même passagère, même fugace, ne voulait pas d'eux. »

Sophie Avon réussit cette prouesse, avec un roman polyphonique où les personnages se croisent, se cherchent et se perdent, de nous rendre chacun d'eux attachant, d'avoir du plaisir ou de la tristesse à les accompagner un peu puis de les voir disparaître, alors que l'on voudrait tellement en savoir plus. Tant cette histoire des années 1980 est une histoire de chaque génération.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 28 juin 2010)