L'amour du roman

Au bon roman, Laurence Cossé. Editions Gallimard, 504 pages, 22 euros.

par Pierre de Montalembert

Au commencement étaient les romans. Célèbres ou méconnus, poussiéreux ou reluisants, tous avaient pour point commun de faire rêver et vibrer, d'être de bons romans. Et c'est cette caractéristique qui les rend dignes de figurer au rayon de la librairie « Au Bon Roman » qu'imagine Laurence Cossé dans l'ouvrage du même titre, où il est question d'une passion, d'amour, d'envies, de souffrances, mais, surtout, d'hommage à la littérature.

Comme pour piéger le lecteur, ou par clin d'oeil, le roman policier étant souvent tenu en piètre estime, Au bon roman commence comme un roman policier : trois personnes, dans trois endroits différents de la France, sont victimes d'agressions ; mais, à chaque fois, l'agresseur parle de « bons romans ». Or, « Au Bon Roman », c'est le nom de la librairie qui a été ouverte quelque temps plus tôt, grâce à la complicité d'un libraire un peu fou, Ivan, dit Van, qui se considère « comme un infirme du coeur », et d'une mécène italienne, Francesca, passionnée par les romans, et cachant de douloureux secrets. Si Francesca est, tout autant qu'Ivan, l'âme de ce projet, elle tient surtout à ne pas s'afficher, car, elle ne se fait aucune illusion : « J'ai une image désastreuse. La femme riche, en France, est considérée comme inculte et tarte. J'en sais quelque chose. Si au moins j'étais de gauche, ce serait différent. Notoirement de gauche. Ou morte, évidemment : à ce moment-là, tout change, on devient « la célèbre mécène », « la grande amie des arts » ».

Mais ensemble, ils imaginent la librairie idéale : un endroit convivial, où tout serait fait pour faciliter la lecture, et, surtout, un endroit qui ne proposerait que des « bons romans ». Comme le remarque Van, lorsque, décidé à porter plainte contre les agressions dont « Au Bon Roman » est victime, il se demande auprès de qui le faire : « La « lutte contre la fausse monnaie et la contrefaçon » : on ne pouvait mieux définir la raison d'être de la librairie Au Bon Roman. ». Tous les romans proposés sont soigneusement sélectionnés par un comité d'écrivains dont le nombre et le nom sont tenus secrets, pour éviter toute influence. Un seul critère demandé : la qualité. Et voici le résultat : « on arrivait à trois mille trois cent neuf titres. Les romans représentaient quatre-vingt-dix-sept pour cent du total, le domaine français un gros tiers. Il y avait des lacunes étonnantes. Un seul Victor Hugo, un seul Böll. Rien de Vallès, ni de Delteil, ni d'Evelyn Waugh, ni d'Anna Maria Ortese.»

Dans leur quête, Ivan et Francesca sont bien vite rejoints par Oscar et par Anis, jeune fille mystérieuse dont Ivan est tombé amoureux. Mais ils doivent faire face aux doutes et aux oppositions, à commencer par le mari de Francesca, Doultremont, dont l'avis sur les romans proposés est clair : « Ils ne font pas le poids devant les best-sellers planétaires, les Harry Potter et autres Da Vinci Code. Vous n'avez presque aucune chance. » Mais justement, « Ce presque nous passionne », lui réplique Van.

Surtout, l'inattendu se produit : la librairie est un succès. S'installe alors la jalousie : « Parmi ceux qui faisaient des suggestions, il y en avait de particuliers, qu'on reconnaissait vite aussi, bien que jamais ils ne donnent leur nom. Les auteurs. »

Bientôt commencent les difficultés et le dénigrement, les attaques basses, venant de toute part, et auxquelles il faut bien répondre, comme le fait Francesca : « Nous voulons des livres splendides qui nous plongent dans la splendeur du réel et qui nous y tiennent ; des livres qui nous prouvent que l'amour est à l'oeuvre dans le monde à côté du mal, tout contre, parfois indistinctement, et le sera toujours comme toujours la souffrance déchirera les coeurs. Nous voulons des romans bons. »

Des « romans bons », mais qui peuvent faire des histoires tristes, car l'amour du roman peut n'être pas suffisant face à l'adversité. Après tout, comme l'écrit Pierre Michon, souvent cité dans Au bon roman : « Le sérieux avec lequel nous considérons la littérature serre le coeur. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 1 mai 2010)