Le regard d'une enfant

L'emprise, Michèle Desbordes, éditions Verdier, 138 pages, 14,50 euros

par Alain Jean-André

Quand il commence à lire les premières pages de L'emprise, le lecteur a du mal à s'y retrouver. Il lui est difficile de cerner les personnages, les lieux, l'époque, même s'il apprend très vite que le récit commence au temps de la guerre. Bientôt, il comprend que la narratrice du livre c'est « l'enfant », la « petite » : elle regarde avec ses yeux d'enfant, vit avec une sensibilité d'enfant, interprète avec sa conscience d'enfant. Et ce qui domine d'abord c'est un pays baigné de lumière, une grande maison, un univers presque mystérieux, qui semble appartenir à des temps très anciens, voire à un espace en dehors du temps à peine pénétré par les soubresauts de l'histoire.

L'auteur ne livre pas d'emblée les repères habituels qui permettent de comprendre une situation, ce qui priveraient le début de ce récit de son aura. On devine tout de même que la petite fille vit avec les membres de sa famille, son père, sa mère, sans que ces mots importants apparaissent. Un père aimé, constamment présent dans le livre, même quand il s'éloigne de plus en plus de sa famille, conduisant de séduisantes voitures, jusqu'à sa mort accidentelle. Une mère assez imprévisible, victime de crises qui la font par moments déserter le foyer, et dont il est difficile de saisir le comportement.

De ce récit décousu, éclaté, émane une grande nostalgie. On comprend que la narratrice essaie de se remémorer soixante ans plus tard sa prime enfance, elle tente de retrouver la conscience inquiète ou éblouie d'une enfant qui se questionne sur le monde des adultes. La force du livre tient aussi à l'emploi du présent de narration qui permet de mêler les époques, de rapprocher des moments, des impressions. On est dans un univers au passé lointain, au futur incertain, avec la forte présence des bords de la Loire, de la lumière des pays de Loire, qui devient au fil des pages une contrée biblique ou homérique.

Dans L'emprise, Michèle Desbordes parvient à donner une forme littéraire à la conscience d'une enfant, comme ont tenté de le faire avant elle William Faulkner, Christa Wolf ou Ismaël Kadaré. La dernière partie du livre précise même un aspect important de son projet : « Je voudrais être l'étrangère, l'enfant inconnue de l'album tout aussi inconnu trouvé parmi les cartes postales, les lettres enrubannées et tous ces objets au rebut chez un marchand de vieilleries. Ne pas avoir à dire « je » ni davantage « elle », mais autre chose, un mot, un nom qui cachant et dévoilant, donnant et reprenant, dirait ce que nous sommes et la manière dont nous l'entendons. Ce ne serait ni elle ni moi, ce serait une autre qui existerait avec ce peu de lettres-là, avancerait et s'éloignerait dans la lumière, tremblante, vivante encore... »

Un livre rare.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 3 mai 2010)