Jean-Baptiste Pussin l'oublié

Dans la nuit de Bicêtre, Marie Didier. Editions Gallimard, coll. « L’un et l’autre », 192 pages, 15,50 €.

par Pierre de Montalembert

Il est allé là où personne n’a osé aller et l’histoire ne lui en sait pas gré : elle a préféré l’oublier. Lui, c’est Jean-Baptiste Pussin ; ce nom ne dit pas grand-chose, et même Michel Foucault, parlant de lui, écorche son nom. Son apport a pourtant été considérable dans la prise en charge des « fous » et dans leur perception, et c’est un bel hommage que lui rend Marie Didier avec cette sorte de terrible biographie romancée : Dans la nuit de Bicêtre.

Terrible, car l’histoire est bouleversante : c’est l’histoire d’un jeune homme de la seconde moitié d’un XVIII° siècle d’où les Lumières semblent absentes, chassé de sa Franche-Comté natale par la misère, arrivant à Paris malade, bientôt enfermé à Bicêtre et décrété incurable, donc presque déjà mort, dans un endroit qui ressemble à l’enfer : « Les cris, les déjections, les fenêtres murées, la tiédeur d’un air définitivement vicié, les hurlements, les râles, parfois des rires, des sanglots, des hoquets, des bras décharnés, des chemises en loques, l’urine de plusieurs jours qui stagne entre les lits, au milieu de l’allée. »

Mais Pussin, contre toute attente, survit ; mieux même : le « bon pauvre » décide de prendre son destin en main. Il étudie, est remarqué, s’élève, peu à peu, profitant de l’admiration d’hommes qui, comme lui, partagent sa volonté d’améliorer le sort des enfermés de Bicêtre ; des hommes, nous dit la narratrice, en quelque sorte fondateurs de la psychiatrie moderne, mais que l’histoire a oubliés, comme Colombier. Mais il y a tant à faire : à Bicêtre ne sont pas enfermés que les pauvres, mais aussi les victimes de l’arbitraire et des lettres de cachets, ainsi que, et peut-être surtout, les fous et les enfants ; des enfants qui vivent dans des conditions guère plus enviables que les autres, travaillant quatorze heures par jour, fouettés pour un rien. La narratrice relève avec une ironie terrifiante cet extrait d’une ordonnance de Colbert et de Louis XIV : « On fera travailler ces enfants le plus longtemps possible et aux ouvrages les plus pénibles ». Et de commenter : « A Bicêtre, le règlement est suivi à la lettre. » Déjà, en 1770, Malesherbes écrivait au roi qu’à Bicêtre, tout était étudié « pour ne laisser aux prisonniers qu’un genre de vie qui leur fasse regretter la mort. »

Pussin, aidé de sa femme, s’obstine pourtant, et continue à voir ses responsabilités s’accroître : à la veille de la Révolution, le voilà nommé « gouverneur du Septième emploi » : les fous, dont la narratrice remarque que les conditions de vie sont telles que quiconque entrant en bonne santé mentale dans ce lieu est assuré de bientôt devenir fou. Car, à cette époque, « l’ignominie pour les fous est dans l’ordre de la nature. Le fou n’est pas un malade. C’est un animal. Un animal peut supporter la chaleur, le froid, la douleur, et toutes les misères de l’existence. » Mais Pussin observe, classe, étudie, et s’aperçoit que la folie n’est pas toujours irréversible, que la douceur est plus efficace que les coups, et que les chaînes ne sont qu’une barbarie. Et, relève-t-il à propos de la folie, « quel est celui qui peut se flatter de passer sa vie sans aucun revers et de n’avoir pas à craindre le même sort ? »

Vient la Révolution ; vient un médecin du Sud de la France, Pinel, qui partage les idées de Pussin, et qui l’admire. Vient le mois de décembre 1794, où Pinel, dans son Mémoire sur la manie, fait quitter au fou son statut d’animal. Et vient la consécration, l’histoire officielle, qui voit Pinel délivrer les fous de leurs chaînes. Cet événement doit beaucoup à Pussin, qui, affirme la narratrice, textes à l’appui, en a été le véritable instigateur. Mais de cette histoire, du fait de la rivalité entre Pinel et son disciple, Esquirol, il est exclu, au point que son nom a presque disparu aujourd’hui. Qu’importe l’oubli : il y a ce que Pussin a fait, et il y a cette phrase de Pascal, qui est peut-être l’un des plus beaux hommages que l’on pourrait rendre à Pussin : « Les belles actions cachées sont les plus estimables ».

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 26 janvier 2010)