Fissures

Un dieu un animal, Jérôme Ferrari, Editions Actes Sud, 112 pages, 12 euros.

par Pierre de Montalembert

Dès les premières lignes du roman de Jérôme Ferrari : Un dieu un animal, on pourrait se croire dans un monde d'après-guerre, perdu dans le chaos et la désolation : « Tu es parti, le monde ne t'a pas étreint et, quand tu es rentré, il n'y avait plus de chez toi. Il y avait tes parents, ta maison et ton village et ce n'était miraculeusement plus chez toi. » Cette impression est pourtant trompeuse, puisqu'il s'agit de la France, de la Corse, au début des années 2000. Simplement, c'est le village natal du héros, curieusement tutoyé tout au long du livre, un village vu par ses yeux, après qu'il a lui-même connu la guerre, le chaos et la perte des êtres proches, puisqu'il a perdu son ami d'enfance, Jean-Do, et deux « proches » : celui qui l'a poussé à s'engager comme mercenaire en Afghanistan, Conti, et un Serbe. Lui-même a été blessé dans l'attentat suicide, commis par une femme, qui a coûté la vie aux autres.

Pour lui tout est à refaire, et rien ne peut être comme avant. Il s'attribue la mort de Jean-Do, car il l'a emmené dans cette aventure, et le père de Jean-Do ne peut se résoudre à le voir vivant alors que son fils est mort : « Je ne t'en veux pas, je ne te souhaite pas de mal, mon fils n'en a toujours fait qu'à sa tête, c'était comme ça depuis qu'il était tout petit, ce n'est la faute de personne, mais maintenant je préfère penser que toi aussi tu es mort avec lui, il est juste que tu le saches et c'est pour ça que je te parle maintenant mais je ne te parlerai plus jamais et je ne veux rien entendre de toi et je ne veux plus te voir. »

Auparavant, avant l'attentat et le désastre, il y a eu les années d'errance et le désir fou que l'errance prenne fin avec le service militaire puis l'engagement comme mercenaire, les années somme toute banales d'un jeune homme perdu qui a rêvé douceur et foi, puisqu'il a, enfant, envisagé de devenir prêtre, avant que l'absurde et la révolte ne s'emparent de lui : « Car tu as été fatigué de la foi, et de ton enfance, et fatigué de tuer des oiseaux et tu t'imaginais que le monde attendait de t'accueillir dans l'étreinte qu'il ne te donnerait jamais [...]. » Mais le monde n'est pas au rendez-vous et il ne trouve de remède que dans la colère et dans la guerre ; une bien étrange guerre, et les mots qu'il se retient d'adresser à l'adjudant Conti valent aussi pour lui : « La défaite vous fascine, c'est pour ça que vous aimez la guerre, et vous trouvez la victoire vulgaire. »

Alors, revenu en Corse, désoeuvré, il se réfugie dans les souvenirs d'innocence et de paradis perdu, et pense à une jeune femme, Magali Bielinski, qui venait passer ses vacances en Corse chaque année et dont il était amoureux étant adolescent mais qu'il n'a pas vue depuis des années. Magali qui, aujourd'hui, paraît avoir une carrière brillante, travaillant avec succès dans une entreprise, se conformant à tous les codes qui sont attendus d'elle, mais Magali qui n'en pense pas moins, et dont la protection qu'elle s'est forgée commence à se fissurer, par exemple en assistant à une réunion de son entreprise : entendant un cadre, elle « voit très bien que son émotion n'est pas feinte et qu'elle a presque les larmes aux yeux, elle parle avec ferveur et abnégation de l'entreprise, comme si c'était un être mystérieux mais tangible, appartenant à un ordre supérieur immuable et, dans ce sens, plus réel que tous les êtres humains présents dans cette salle qui n'en sont que la chair visible, inessentielle et périssable, et Magali sait que c'est bien la vérité. Il y a là un mystère digne de vénération -- et c'est la vérité. » Au fil du roman, la carapace se fissure de plus en plus, et Magali en vient à être aussi perdue que le héros ; mais contrairement à lui, elle n'a pas que le passé pour imaginer une vie meilleure.

Il est bien dur de reprendre pied quand on est arrivé au fond de tout, bien dur de rêver une vie à deux quand on est seul à rêver. « Voici ta terre natale, dans la harassante monotonie de la violence, dans la poussière, les coups de feu, les cris et les explosions, dans les rues parsemées de cadavres sans nom ni visage, dans le chaos où l'innocence et la culpabilité s'effacent conformément à la sentence sans appel de Dieu. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 29 mars 2010)