Une présence trop forte

En ami (As a Friend), Forrest Gander. Traduit de l'anglais par Dominique Goy-Blanquet, Editions Sabine Wespieser, 144 pages, 15 euros

par Pierre de Montalembert

En ami, premier roman du poète américain Forrest Gander, dresse en quatre tableaux le portrait, tout en retenue et tout en souffrance, d’un homme, Lester, géomètre et poète dans la ville d’Eureka Springs, comme le fut l’auteur. De sa naissance à sa mort et à l’empreinte terrible qu’il laisse sur ceux qui lui survivent, il est dépeint par petites touches, presque par fulgurations, comme une étoile filante.

C’est Clay qui, après un premier tableau à la fois homérique et risible, consacré à l’accouchement par une jeune fille d’un enfant sitôt abandonné, mais jamais oublié, prend la parole. Clay qui a passionnément aimé Lester, et qui s’attache à le dépeindre, et à dépeindre l’attraction extrême qu’il exerçait :   Aucun de nous n’avait une telle envergure, aucun n’avait lu autant que lui. […] Ses paroles ne rapportaient pas tant les faits que les faits ne lui donnaient l’occasion de les raconter en nous tenant sous le charme, même quand on savait que c’était du pipeau. » Car Lester vit dans le mensonge, ou l’affabulation, permanents : « Il ne mentait pas seulement à propos de sa femme Cora, sa petite amie Sarah, ses autres amours, mais à propos de tout. » Et cette fascination qu’il exerce, ce mensonge dans lequel il ne peut s’empêcher de vivre, sont indissociables, comme est indissociable la menace qui semble peser sur lui : « Qu’il traverse une salle pleine de monde ou qu’il se penche sur la mire de transit au milieu d’un chantier peu importe, il avait un pouvoir d’hypnose plus fort que n’importe qui à ma connaissance. C’était une propriété électrique insolite comme celle des feuilles qui revêtent les premières nuances de couleur à l’automne. Et peut-être était-ce la présence de la mort en lui, se ruant de bonne heure vers la surface de la peau, qui lui donnait une sorte d’éclat. »

La fascination renvoie aussi bien à l’attraction qu’à la répulsion ; et c’est bien la répulsion, et même la haine, que finit par éprouver Clay à l’égard de cet homme qui écrase tout sous lui : « […] j’étais toujours déchu de toute qualité par Lester. Vidé. Il avait une espèce de grigri qui me transformait en pantin. Dans le meilleur des cas, chacune de nos rencontres m’infligeait une blessure. Et je me mis à penser, mes coudes appuyés sur la table, mon regard allant de son visage à celui de Sarah, que je guérirais seulement s’il lui arrivait quelque malheur. » Jusqu’à imaginer une vengeance qui se veut justicière, et qui se révélera dramatique.

Mais même mort, Lester continue de hanter Clay, et de hanter Sarah, à qui est consacré le troisième « tableau » de ce roman, sans doute le plus beau, car celui où Forrest Grander se montre le plus délicat, et le plus poète, procédant par petites touches impressionnistes, dans une économie extrême de mots. Sarah ne parvient pas à oublier celui qu’elle a aimé, ne cesse de ressasser son souvenir. Mais la mort marque tout souvenir de sa griffe : « Si léger ton sommeil. / Comme si tu avais peut de fermer la porte / à la conscience. » Tout est prétexte à mémoire, à célébration, et à culpabilisation : « Toi n’étant pas là pour être blâmé, c’est moi que je blâme. Pas là pour être écorché vif, c’est moi que j’écorche. » Vient enfin un quatrième tableau, dans lequel Lester, en quelque sorte, s’explique.

Il n’y a plus que l’absence désormais, ou plutôt une présence encore trop forte, puisque chacun de ceux qui l’ont connu et aimé ne peuvent se détacher de lui, de son souvenir, que ce soit Sarah, ou celui qui porte en lui le plus poignant poids, Clay : « Pas de sentiment plus aride que de savoir à vingt-cinq ans qu’on a déjà vécu la période la plus intense de sa vie, qu’une vigueur a flambé haut et provoqué au fond de l’être un court-circuit, qu’on se rappellera toujours quel effet ça faisait de se sentir vivre mais qu’on ne le sentira plus jamais, et on n’a même plus envie de s’en souvenir, c’est insupportable, trop labouré de remords et de douleur.»

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 2 juin 2010)