Sur la route de Kerouac,
le rouleau original traduit

Sur la route, rouleau original. Traduit de l'anglais par Josée Kamoun, éditions Gallimard, 510 p., 24 euros.

par Alain Jean-André

Dans un précédent article, j'avais constaté que, presque soixante dix ans après sa rédaction, le rouleau original de Sur la route de Jack Kerouac attendait une traduction française. J'ajoutais même : combien d'années attendrons-nous avant que le lecteur français accède à la forme originelle de ce classique de la littérature du XXe siècle ? Elle avait été – enfin ! – publiée aux États-Unis en 2007; elle permettait de retrouver une époque, un esprit, un livre qui avait insufflé un vent nouveau dans la littérature du siècle précédent. J'étais trop pessimiste : une traduction du texte original de Kerouac, réalisée par Josée Kamoun, vient de paraître en mai 2010 chez Gallimard. On pourra ressortir la traduction de Jacques Houbard, publiée en 1960, accessible en poche (Folio) (1), et faire des comparaisons significatives : elles éclaireront à la fois sur l'originalité d'un écrivain des années 1950, sur des aspects de l'édition aux États-Unis et plus généralement sur l'histoire littéraire.

On sait que Sur la Route est un roman largement autobiographique. L'auteur y raconte la série des voyages qu'il a effectués à travers les États-Unis. Il fait de l'auto-stop, saute dans un train de marchandises, prend l'autocar, roule dans une berline déglinguée : l'immensité du territoire des États-Unis et la magie du Mexique le subjuguent. Dans ses pages, le thème du voyage vers l'ouest est renouvelé, avec des déplacements de New York à San Francisco, de la côte est à la côte ouest, mais aussi des plongées vertigineuses jusqu'à Mexico. L'ivresse des voyages et la joie des retrouvailles, dans une ville ou dans une autre, joue un rôle essentiel. L'amitié compte beaucoup, surtout celle qui lie Jack Kerouac/Sal paradise à Neal Cassady/Dean Moriaty : ce dernier, inconstant, voire irresponsable, alors qu'il a femme et enfants, est possédé par le démon de la bougeotte et des voitures qu'il conduit sans ménagement. D'autres figures animent ce livre qui tient du road-movie : en fait, on voit défiler dans ses pages les protagonistes à l'origine de la Beat Generation, avant que les projecteurs des médias ne se braquent sur eux ; on passe non seulement de la maison d'un ami à celle d'un autre – en faisant mille, trois mille, ou beaucoup plus de kilomètres –, mais aussi dans des bars et des clubs de jazz de l'époque (le temps du rock'and roll n'est pas encore arrivé) – car le jazz, les rythmes du jazz imprègnent les phrases et les pages de cet hymne à la vie déjanté, jubilant et anticonformiste.

L'édition du livre ne fut pas facile. Les agents qui présentent le tapuscrit auront du mal à faire accepter un texte qui représente pour Jack Kerouac la langue et l'écriture de sa génération. La légende, sans cesse reprise et qu'il faut nuancer, raconte que l'écrivain a tapé son roman en trois semaines, mangeant des soupes aux pois, buvant café sur café, absorbant de la benzédrine pour rester éveillé. Il mouillait chaque jour plusieurs tee-shirts qu'il suspendait pour les sécher dans l'appartement partagé avec Joan, sa compagne de l'époque. Sur sa machine à écrire, il employa un rouleau réalisé avec des feuilles de papier utilisées pour la calligraphie japonaise collées bout à bout. Il tenait à taper son texte d'une manière continue. Quand on voit cette version sans aucun paragraphe, on découvre le fameux flux d'écriture de Kerouac ; quand on commence à lire le texte, on sent le phrasé jazz que l'auteur a voulu atteindre (2). Mais le livre comprend des scènes crues, un langage très libre, une forme déroutante. On lui demandera de changer les noms des protagonistes, de découper le flux du rouleau en paragraphes et chapitres, on ajoutera même des « corrections » à son insu. Finalement, il se résoudra à toutes ces modifications afin qu'une version du livre soit publiée (celle de 1957). Le rouleau original auquel il tenait tant ne sera accessible pour le lecteur que 38 ans après sa mort. Ginsberg n'avait-il pas dit : « Le roman publié n'a rien à voir avec le livre échevelé que Kerouac a tapé en 1951. Un jour, quand tout le monde sera mort, l'original sera publié en l'état dans toute sa folie. »

C'est fait.

© Chroniques de la Luxiotte
(2 juin 2010)


Notes :

1. Une traduction, révisée par le même traducteur, est proposée dans le volume de Quarto-Gallimard Sur la route et autres romans, paru en novembre 2003.
2. On peut noter que le type de texte auquel il parvient peut être rapproché de Joyce, mais aussi de Céline, c'est-à-dire d'auteurs du XXe siècle qui ont voulu briser les formes conventionnelles du roman. On peut même parler de Proust, que Kerouac lui-même n'hésitait pas à citer.












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