Ouvrier modèle devenu un capitaliste

Le Maître a de plus en plus d’humour, Mo Yan. Traduit du chinois par Noël Dutrait, Editions du Seuil, 120 pages, 11 €; Point Seuil, 107 pages, 5 €.

par Pierre de Montalembert

Tout ou presque a été dit et écrit sur les mutations qu’a connues a Chine depuis une trentaine d’années ; tout, mais surtout sous la forme d’analyses et de d’essais savants : or c’est avec un tout petit roman : Le Maître a de plus en plus d’humour, que l’écrivain Mo Yan nous rend ces bouleversements si proches, grâce à un ouvrier devant, du jour au lendemain, faire l’apprentissage du capitalisme.

Lao Ding est un ouvrier modèle de la Chine communiste. Comme l’écrit le narrateur, il a échappé à la vie de paysan misérable de ses parents en devenant ouvrier d’une usine qui, au gré des orientations politiques chinoises, s’est successivement appelée « forge Prospérité », « forge Etoile rouge », « Usine de fabrication de machines agricoles », puis « Groupement de mécanique agricole Silas ». Les sentiments de Lao Ding pour cette usine ont le mérite d’être clairs : « Eprouvant la plus extrême gratitude envers cette société qui lui avait apporté le bonheur, il lui sembla qu’il ne pouvait la payer de retour qu’en travaillant d’arrache-pied. » Ainsi, à un mois de prendre sa retraite, c’est un ouvrier modèle mais un homme prématurément vieilli qui, un matin, apprend soudain que l’usine ferme et qu’il est licencié. S’effondrer en pleurs ne lui apportera que ces paroles d’un maire adjoint : « Au nom de la mairie et du comité du parti, je vous remercie, camarade Ding ! »

Il lui faut à présent gagner sa vie autrement : mais quand ses camarades, démontrant une formidable solidarité, tentent de survivre au gré de petits emplois, lui est trop vieux pour y faire face. Ce sont une rencontre avec son ancien apprenti et la découverte, non loin de l’usine, d’un bus servant aux épanchements amoureux de nombre de ses concitoyens qui vont lui apporter la solution miracle : puisque, après tout, il faut, comme il le découvre avec effarement, payer pour utiliser des toilettes en plus ou moins bon état, lui n’a qu’à entretenir le bus, et faire payer l’entrée aux couples. Ses premières réticences morales sont vite balayées par son apprenti : « Faites comme si vous aviez simplement ouvert des W.-C. publics en pleine nature, que vous récoltiez un peu d’argent, c’est l’ordre naturel des choses, la raison est de votre côté. »

Alors Lao Ding l’ouvrier modèle du système communiste se transforme en capitaliste, apprivoisant les techniques de communication, les petits détails qui permettent de se distinguer et de faire parler de lui, et, très vite, son commerce devient florissant. Si son entreprise est soumise à des variations temporelles, il n’a, par contre guère à redouter la concurrence, ayant réussi à se constituer un monopole local. Nous avons alors droit à des scènes drolatiques sur la conversion au capitalisme et son triomphe chez ce vieil homme et, puisqu’il finit par représenter la Chine dans son ensemble, chez tout un peuple, le tout, bien entendu, grâce au désir forcené des amoureux de trouver un endroit tranquille. Lao Ding, en bon entrepreneur capitaliste, abandonne ses réticences initiales et finit même par estimer rendre service à la société : « Très probablement, ils avaient été séparés l’un de l’autre, et cette fois-ci ils s’étaient enfin retrouvés pour ce rendez-vous secret. Vu sous cet angle, se dit-il, je fais une bonne action ! » Jusqu’au jour où la mécanique s’enraye.

Ainsi Le Maître a de plus en plus d’humour dessine-t-il un portrait de la Chine contemporaine, sur un ton à la fois férocement satirique envers les nouveaux convertis au capitalisme et tendre envers ceux qui cherchent, par tous les moyens, à simplement survivre. Désormais, la fin de l’histoire n’est plus l’avènement de la société sans exploitation, mais le profit personnel. Car en fin de compte, c’est l’apprenti qui synthétise toute la morale des temps nouveaux : « Mieux vaut chérir l’argent que ses parents, parce que si tu n’as pas d’argent, ni ta mère ni ton père ne t’aimeront, et même ta femme ne te considèrera pas comme un homme. ».

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 1 mars 2010)