Dossier : le livre numérique

Vers un nouvel espace livresque

par Jean-Paul Gavart-Perret
11 janvier 2010

À lire les remarques d'Alain Jean-André sur le livre numérique – d'autant plus pertinentes qu'elles évitent toutes visions merveilleuses d'un côté ou apocalyptiques de l'autre – quelques réflexions en découlent et s'imposent.

La lecture change de support

Il existe évidemment un transfert de sens lorsqu'on passe d'un support à un autre. On sait que le média crée le « fond ». Par exemple, lire – pour prendre un auteur dont on commémore l'anniversaire de la disparition – « L'étranger » de Camus sur un support papier et sur un support numérique est différent.

À cela plusieurs raisons.
1. Ce nouveau support rapproche le texte de l'image. L'écran n'est pas la page. C'est une évidence, notre perception en est non altérée mais différenciée.
2. La luminosité du texte sur papier et sur écran n'est pas la même. Avec l'exemple choisi, on peut se demander si l'éclat du soleil sur la plage où Meursault commet son acte n'est pas plus violent sur un support électronique à la lumière puissante qu'il ne l'est sur le support traditionnel. Ajoutons que sur le papier la lumière se plaque sur la feuille. Sur le nouveau support, elle sort de la « page ».
3. À l'inverse, ce support présente tous les livres au même format. Émerge une uniformisation des textes. Ils perdent la particularité qu'ils peuvent trouver dans les formats papiers – J'ai toujours en mémoire la page de garde de « L'étranger » en livre de poche.
4. Ajoutons à cela l'odeur que dégage chaque livre et l'effet « madeleine » que cette perception peut provoquer.

Le nouveau support va entraîner de nouvelles manières de lire, de travailler, de se concentrer. Il peut aussi attirer de nouveaux lecteurs et de nouveaux systèmes de focalisation ou de dilatation du texte. Aux éléments traditionnels du livre se mêlent de nouveaux adjuvants dont nous ne pouvons encore mesurer l'impact et la pertinence. Ce média reconstruit le livre à sa façon. Il propose une autre lecture (jusque dans la position même du lecteur). Existe un moyen de penser en marge et de penser d'autres marges du livre. D'autant que l'uniformisation possible du format citée plus haut n'est pas sûre, peu probable même au fil du temps, ne serait-ce que pour des impératifs marketings.

Ce nouveau média peut aussi créer de nouvelles curiosités par l'élan qui lui est propre. Quoique plus proche de l'image et « apparemment » plus ludique, il demande cependant un effort, une ascèse. Une telle mise en scène du livre peut fourmiller de stimulations qu'on ne soupçonne pas encore. Marges du texte et solitude de la lecture peuvent révéler des potentialités qui feront le charme et la puissance d'une autre appréhension. Ajoutons que ce média écarte du livre objet de fétichisation, voire de culte ou de spéculation. Il peut faire tomber des masques, rendre possible une liberté, toujours relative. Elle permet de penser le livre de manière plus profonde.

Le livre digital

Rien n'empêche de rêver, grâce au digital, à des « motions books ». Plus plastique que le support papier, le digital peut permettre la création de nouveaux livres : des livres anémones, vulves, étoiles de mer, des livres écheveaux, dentelles, etc. dans lesquelles l'écriture prendrait une autre acception. De telles expériences existent peut-être déjà. Des structures à la géométrie complexe et/ou cinétique sont imaginables, elles peuvent pousser plus loin les poèmes images qu'Apollinaire dessina en son temps. À la question : « Que pouvez-nous tirer d'un livre ? », l'écriture digitale permet une extraction (au sens propre) de son contenu. Elle peut le faire parler autrement. De manière – qui sait ? – plus stimulante et sauvage. Le livre digital « dramatise » le texte pour qu'il sorte de sa seule thématique discursive et afin qu'il se transforme en un ballet. Il devient un livre non d'images, mais un livre image, un livre statue. Bref le livre papier peut s'ouvrir autrement. Il s'envisage soudain comme cinétique, donc structuré selon une autre perspective que celle de la tradition. Il répond alors à la définition qu'espérait Shakespeare : « l'étoffe dont sont tissés les rêves ».

Le livre digital représente un enrichissement possible du sens par l'effet visuel. Il invite à une « re-lecture » par des jeux de lignes, des mouvements de circonvolution, d'inclusions, de superpositions. Il pourrait créer une seconde révolution du livre après celle initiée par Gutenberg. De « maquette » il devient bâtiment onirique construit sur divers types d'illusions d'optique. Il s'ouvre à un nouveau « point de vue ».

Telle la Méduse, il fascine par illusionnisme supposé. Parlons plutôt d'une technique et d'une expérience intellectuelle, physique et sensorielle. Une utopie est en marche. C'est plutôt rare de nos jours. À sa manière, le livre digital renoue avec le concept de la Renaissance créé par Thomas More. Il n'invente pas le livre idéal mais une alternative à ce qu'il est. L'illusion du livre digital est donc une illusion nécessaire, elle répond à celle du sens par les sens.

Chroniques de la luxiotte











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