Le mot du début

Le premier mot, Vassilis Alexakis, Editions Stock, 464 pages, 22 euros.

par Pierre de Montalembert

« J’aimerais bien savoir quand les hommes ont commencé à parler, à quel moment de leur évolution les moyens de communication plus rudimentaires dont ils disposaient jusque-là ont cessé de leur suffire. Quelle nécessité les a donc poussés à faire ce grand pas que constitue le premier mot ? Qu’ont-ils dit, lorsqu’ils ont enfin parlé ? […] J’aimerais bien savoir quel a été le premier mot. » De cette interrogation d’un mourant naît, dans le roman de Vassilis Alexakis : Le premier mot, une quête qui mène le lecteur, à la suite de la narratrice, à la découverte des mots et de la langue, dans un roman qui leur rend hommage.

La narratrice (qui, au passage, et toute soucieuse des prénoms qu’elle soit, ne paraît guère pressée de dévoiler le sien) est une grecque sexagénaire qui, sa vie durant, a vécu dans l’ombre et dans l’admiration de son frère Miltiadis, universitaire renommé ayant passé la majeure partie de sa vie en France et qui, ainsi que nous l’apprenons dès le début du roman, vient de mourir. Alors, tout au long de son récit, en même temps qu’elle revient sur les jours qui ont entouré cette mort subite, cette narratrice trop aimante tente de répondre à cette interrogation de Miltiadis : quel a été le premier mot.

Elle le fait avec sa façon, naïve, appliquée, enthousiaste bientôt, et sa recherche la mène à croiser des universitaires, des linguistes, mais aussi une mendiante, une jeune fille sourde et, parfois, dans d’étranges dialogues, son frère lui-même ainsi que ses parents, pourtant eux aussi morts, mais qui n’ont, chacun, rien perdu de leur verve. Elle le fait en accompagnant sa belle-sœur et sa nièce dans le deuil, et en nous apprenant, par exemple, que le beau et triste mot de « nostalgie » n’a été inventé qu’en 1688 par un médecin suisse.

A la recherche du premier mot, la narratrice découvre aussi les enjeux politiques que représente la langue, au point que nombre de langues se prétendent la première d’entre elles, et les sarcasmes qui leur répondent : « Un auteur français, Jean-Pierre Brisset, écrivait il y a un siècle que nous descendons de la grenouille et que le premier mot était ‘croax-croax’. » Car cette quête du premier mot, pleine de rebondissements et de remarques sarcastiques (« Les Français complimentent d’autant plus volontiers les étrangers qui parlent leur langue qu’ils n’ont aucune envie de s’exprimer, eux, dans un idiome étranger. »), la mène à de nombreuses découvertes, et notamment à cette évidence si souvent oubliée : « Aucun peuple ne peut légitimement tirer vanité de sa langue car aucune n’est la création d’un seul peuple […]. Le français se souvient d’une centaine de langues. » Et, plus loin, cette leçon de modestie : « A travers la langue que nous parlons résonnent les voix de peuples qui se sont éteints il y a des milliers d’années. »

Tel un arc-en-ciel que l’on croit voir sans cesse reculer à mesure que l’on se dirige vers lui, chaque étape de la narratrice à la recherche du premier mot débouche sur de nouvelles pistes, de nouvelles découvertes et de nouvelles questions. Se dresse un constat d’échec : « Nous ne savons pas si nous avons parlé un soir ou un matin, si les premiers qui ont pris la parole étaient jeunes ou vieux, s’ils l’ont fait pour s’assurer quelque avantage personnel ou pour rendre service à leur communauté, s’ils ont évoqué une chose visible ou invisible, si le premier mot était « autrefois », « ailleurs », « moi » ou un autre. » Et c’est sans importance, après tout, car de ces pistes, découvertes, interrogations, naît, sous l’apparence anodine d’un roman, un hommage aux langues et à leur richesse : comme le fait remarquer un universitaire, « Les langues sont des civilisations, des traditions, des histoires […]. Chacune d’elles préserve un mystère qu’aucune autre ne connaît. Je dois aux langues que j’ai apprises bien des pensées que je n’aurais jamais eues sans elles. Chaque langue que je découvre garantit à sa façon ma liberté. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 31 octobre 2010)