Diérèse, une revue au long cours

par Alain Jean-André

La revue Diérèse vient d'arriver à son cinquantième numéro. Chaque trimestre, elle réunit un riche sommaire qui dépasse les 250 pages. Tous les lecteurs qui ont le bonheur de la consulter régulièrement considèrent qu'elle gagnerait à être plus médiatisée. Daniel Martinez, son animateur, ne dispose sans doute pas de suffisamment de temps pour en faire la promotion. À ceux qui s'étonnent de le voir œuvrer seul à la barre d'une publication aussi volumineuse, il a clairement présenté son point de vue en réponse aux questions d'Alain Hélissen dans une interview publiée sur Poezibao (avril 2006).

Pour avoir une idée de cette revue, on peut présenter le sommaire de ce numéro 50. Le volume, divisé en cahiers, s'ouvre à un poète allemand, Durs Grünbein, à un poète macédonien, Nikola Madjirov, puis à des poètes français, Jacques Ancet, Alain Duault, etc. ; il se poursuit avec des proses de Sylvie Huguet, Philippe Blondeau, etc. et des chroniques de Pierre Dhainaut, Jean Bensimon, Alain Helissen, Michel Lamart ; il se termine avec une abondante recension de parutions venue des dix-huit participants.

Claude Pélieu

Mais le coeur de ce numéro comporte un dossier de cinquante-quatre pages réuni par Bruno Sourdin et consacré à Claude Pélieu. On y retrouve l'esprit de la Beat generation et un parcours singulier. Dans les années 1960 et 70, Claude Pélieu fut un grand passeur ; il a traduit Burroughs, Ginsberg, Ferlinghetti, Kaufmann. Il s'est éteint le jour de Noël 2002, « sur un sinistre lit d'hôpital à Norwich, petite ville perdue au nord de l'Etat de New York ». Il a aussi produit une oeuvre poétique personnelle, dans l'esprit beat, et de nombreux collages. Ce volume de Diérèse offre une mini-anthologie des Poèmes éparpillés (écrits dans les années 1980-90), certains proches de la légèreté du haïku, d'autres d'une ampleur plutôt whitmanienne, qui nous replongent dans une époque devenue lointaine. Les lettres de Claude Pélieu à Bruno Sourdin qui clôture le dossier fourmillent d'informations éclairantes sur son état d'esprit, son travail, ses projets, sa situation en 1992 et 1993. Elles valent le détour à de nombreux points de vue.

Le numéro 49 n'est pas moins intéressant. On y retrouve les cahiers qui s'ouvrent d'abord à la poésie, avec des poèmes de Durs Grünbein déjà, puis de Pierre Oster, Isabelle Lévesque, Viviane Thévenet, etc., des proses diverses, le tout suivi de présentation de nouvelles publications.

Pier Paolo Pasolini

Mais l'intérêt du volume, cette fois encore, provient des cent-dix pages consacrées à Pier Paolo Pasolini. Un dossier présenté par Laurent Monges-Chevalier qui a traduit les textes publiés en bilingue. Il s'agit de pages de son journal (en vers) écrites de 1948 à 1953 pour la plupart inédites. On y découvre un jeune homme qui se « confesse » (à l'exemple de Jean-Jacques Rousseau), qui « désespère parfois dans des poèmes bouleversés et bouleversants, sans renoncer toutefois à tenter de trouver une « rédemption [par l'art] ». Ce journal poétique est suivi par un entretien avec Enzo Biagi et des propos épars.

Extraits : « Toute ma production a été caractérisée, de manière schématique et simpliste, par une haine instinctive et profonde contre « l'état » dans lequel je vis. Et j'entends par « état », l'état des choses, et encore l'Etat dans le sens politique du mot, l'Etat capitaliste petit-bourgeois que j'ai commencé à haïr dès l'enfance. » À Enzo Biagi qui lui demandait pourquoi son travail suscitait tant de controverses, il a répondu : «  Peut-être parce qu'il existe en moi une tentation très violente vers la littérature.[...] Il n'y a pas d'un côté l'amour de la littérature, et de l'autre la haine de la littérature. Il y a une synthèse agréable qui transcende les deux [...] La figure qui domine dans mes œuvres est ce que Fortini appelle l'oxymore, c'est-à-dire définir les choses par opposition. Maintenant que le personnage principal de mes œuvres est cet oxymore, cette manière de définir par opposition, il devient impossible de lire mes œuvres de façon normale. Donc elles soulèvent les réactions dont vous parlez. »

Diérèse, une revue à suivre.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 17 octobre 2010)