Un portrait de l'Egypte

L'immeuble Yacoubian, Alaa El Aswany. Traduit de l'arabe par Gilles Gauthier. Babel, 336 pages, 8,50 euros

par Pierre de Montalembert

L'idée d'Alaa El Aswany dans L'immeuble Yacoubian est astucieuse : dresser un portrait de l'Egypte en se focalisant sur quelques habitants d'un immeuble cairote, le Yacoubian, qui, nous raconte le narrateur, fut autrefois un immeuble luxueux, attirant l'élite du pays, mais qui, avec le temps, a fait place aussi bien aux intellectuels et aux riches hommes d'affaires qu'aux miséreux, qui s'entassent sur la terrasse.

Des plus riches aux plus pauvres, des affairistes aux mendiants, des athées aux bigots, c'est en fin de compte l'Egypte tout entière qui apparaît dans ce roman. Les habitants de l'immeuble y vivent, sauf situation exceptionnelle, sans se croiser, au point qu'ils semblent ne pas vivre dans le même monde : il y a loin du richissime Azzam, mystérieusement enrichi, officiellement très religieux mais prêt à toutes les infractions avec les préceptes de l'Islam pourvu que cela serve ses intérêts, à Zaki, voluptueux et indolent, vivant dans la nostalgie et dans les regrets de ce qu'il n'a pas fait, à Hatem, intellectuel ayant rejeté toute religion, assumant son homosexualité, mais ayant bien du mal à la vivre dans un pays où elle est encore considérée comme un crime, ou encore à Taha, qui porte comme une tare indélébile le métier de son père, gardien d'immeuble, et qui, à cause de cette ascendance, voit ses rêves se briser et les efforts d'une vie réduits à néant. Car, comme le lui révèle la jeune et trop jolie Boussaïna, l'Egypte est minée par les appartenances de classe et par la corruption, si bien qu'un jeune homme pauvre, quels que soient ses mérites, ne pourra jamais s'élever : « [...] ce pays n'est pas notre pays, Taha, c'est le pays de ceux qui ont de l'argent. Si tu avais eu deux mille livres et que tu les avais données en bakchich, personne ne t'aurait demandé le métier de ton père. Gagne de l'argent, Taha, tu auras tout ce que tu voudras mais si tu restes pauvre on te marchera dessus. » La conclusion est triste et sans appel : « Fais des efforts, obtiens ton diplôme et ne reviens pas ici avant d'être riche. Et si tu ne reviens jamais, c'est encore mieux. »

A travers Boussaïna, le propos se fait dénonciateur et les accusations se précisent à mesure que le ton du roman perd de sa verve et se fait plus grave : « [...] si les policiers vous insultaient et vous frappaient uniquement parce que vous montez dans un microbus, la nuit, si vous deviez passer toute la journée à faire le tour des magasins, pour chercher un travail et ne pas en trouver, si vous étiez un homme en pleine forme, instruit et que vous n'aviez dans votre poche qu'une livre et parfois rien du tout, alors vous sauriez pourquoi nous détestons l'Egypte. » Les grands discours ne tiennent pas longtemps : Zaki a beau jeu d'affirmer que « La cause de la décadence du pays, c'est l'absence de démocratie. S'il y avait un véritable régime démocratique, l'Egypte serait une grande puissance. La malédiction de l'Egypte, c'est la dictature. La dictature amène immanquablement la pauvreté, la corruption et l'échec dans tous les domaines. » La réplique de Boussaïna ne se fait pas attendre : « Tout ça, ce sont de grands mots. Moi, j'ai des rêves à ma mesure. J'ai envie de vivre tranquille, d'avoir une famille, un mari qui m'aime, des enfants à élever et une jolie petite maison confortable au lieu d'habiter sur la terrasse. Je veux aller dans un pays propre où il n'y ait ni saleté, ni misère, ni oppression. »

C'est une Egypte joyeuse et malmenée que dépeint Alaa El Aswany, où, triomphent les affairistes et les corrupteurs, où le fanatisme croît et où, à force d'humiliations et de brimades, un jeune homme peut s'enfoncer dans l'islamisme tout en gardant son humanité et sa sensibilité, et où le pire, parfois, rarement, n'arrive pas.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 28 setembre 2010)