Le romantisme mis à mal

Le Coiffeur de Chateaubriand, Adrien Goetz. Editions Grasset, 180 pages, 12 euros.

par Pierre de Montalembert

Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre, affirme un ancien proverbe : certes, mais pour son coiffeur ? Car telle est la profession d'Adolphe Pâques, narrateur du Coiffeur de Chateaubriand, d'Adrien Goetz, qui nous offre ici une réjouissante évocation du « grand homme », de ses écrits, de ses amours, et de la faiblesse des hommes.

« Coiffer François-René, vicomte de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur, ancien pair de France, ancien jeune homme désespéré, n'était pas facile. Il avait de moins en moins de cheveux et il fallait toujours qu'il semble décoiffé. » C'est pourtant la gageure que réussit Adolphe Pâques, coiffeur de son état, appelé, en apparence par hasard, à venir coiffer l'écrivain, et qui ne nourrit guère d'illusions sur les raisons qui l'ont fait choisir : « Quand Céleste de Chateaubriand vit que je ne laissais pas un seul cheveu sur ses tapis, elle dut me recommander avec flamme à son mari. » Il bénéficie cependant ainsi du privilège de côtoyer Chateaubriand au quotidien, ce qui, relève-t-il, lui donne un privilège et un pouvoir immenses : « Aucune de celles qui se pâmaient pour M. de Chateaubriand n'avait comme moi le bonheur de le voir si souvent, ni de le transformer autant. Je voyais venir, en robe de chambre, un petit homme à la peau sèche, à la barbe dure et aux quelques cheveux blanchis et plats. Je laissais, après moins d'une heure, un génie à l'œil vif, au teint frais, coiffé à la diable, les mèches souples et brillantes qui jouaient avec l'éclat du regard. »

Mais ce que Chateaubriand ignore, c'est qu'Adolphe Pâques n'est pas un coiffeur ordinaire : doté d'une mémoire fabuleuse, il connaît par cœur des pages entières de l'œuvre de Chateaubriand, et ne se lasse pas de l'écouter essayer sur lui les Mémoires d'outre-tombe, ouvrage dont le monde littéraire ne cesse de parler depuis des années, et pour la publication immédiate duquel beaucoup seraient prêts à toutes les trahisons. Adolphe Pâques, lui, paraît tout à son bonheur : « Je m'emparais de chaque nouvelle phrase avec un bonheur de sauvage. Je la gravais dans ma mémoire. Je la chérissais. Je rêvais de retarder un peu encore la publication, si j'en avais eu le pouvoir, pour faire durer les jours où les phrases nouvelles n'appartenaient qu'à moi. » Au contact du grand homme, il rêve et s'égare, jusqu'à ce que la réalité ne finisse par le rattraper, et le narrateur, alors, de parodier le Musset de la Confession d'un enfant du siècle : « Nous avions tous, pauvres enfants nés au début du règne de Louis XVIII, rêvé de cavalcades, de vaisseaux, de bivouacs, nous étions devenus cochers, coiffeurs ou aubergistes. Il avait fallu s'en accommoder. A la génération précédente, ils étaient nés aubergistes et étaient devenus rois. ».

Adolphe Pâques en vient à partager l'intimité du poète, ses grandeurs et ses faiblesses, et découvre les innombrables lettres d'admiratrices, toutes semblables, jusqu'à une certaine lettre : « Redites-moi cela, cette musique est différente. J'entends le chant de ma Bretagne. » L'auteur s'appelle Sophie, et vient de Saint-Malo : c'est suffisant pour faire fondre Chateaubriand. Une correspondance s'ensuit, si poussée que Chateaubriand fait venir Sophie à Paris : quoi de plus naturel, alors, que de demander à Adolphe Pâques de l'héberger. Mais il y a un hic pour le coiffeur romantique et marié : « Comme je n'avais songé qu'à abriter les amours de mon vieux Don Juan, je m'étais senti Leporello et je n'étais pas allé plus loin dans mes espérances. Cet emploi imprévu me comblait. Je n'avais pas imaginé que la lectrice qui viendrait de Saint-Malo me plairait à ce point, et à l'instant même où je la vis. […] Elle était habillée en homme. Elle était noire de peau. Elle avait les cheveux courts. C'était beaucoup. Notre romantisme était battu à plate couture. »

La mécanique alors se dérègle, et se révèle progressivement un jeu de dupes dans lequel les grandes et petites trahisons se multiplient, les intrigues et les secrets honteux se dévoilent. Entre-temps, Adrien Goetz nous aura comblés en nous proposant de partager un peu de l'intimité de Chateaubriand, et de (re)découvrir les Mémoires d'outre-tombe.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 5 août 2010)