Un grand roman américain

La puissance des vaincus (I Know This Much is True), Wally Lamb. Traduit de l’anglais par Marie-Claude Peugeot, Pocket, 854 pages.

par Pierre de Montalembert

« L’après-midi du 12 octobre 1990, mon frère Thomas est entré dans la bibliothèque municipale de Three Rivers, Connecticut, où il s’est retiré dans un des box de travail du fond de la salle et s’est mis à prier Dieu pour que le sacrifice qu’il allait accomplir soit jugé acceptable. » Tel est l’incipit de La puissance des vaincus, de Wally Lamb, et le « sacrifice » dont il est question apparaît bien vite : Thomas se tranche la main pour alerter le monde contre la guerre en Irak qui se profile. Le livre s’ouvre sur cette image, et, une fois refermé, a fait vivre des personnages attachants, bouleversants même, et un portrait troublant de l’Amérique du XX° siècle.

Le narrateur, Dominick, est un être torturé, et le livre le soumettra à rude épreuve, au point que lui, le non-croyant, n’hésite pas à se comparer à Job. Après avoir enseigné l’histoire au lycée, il travaille désormais dans le bâtiment, et cette forme de descente sociale symbolise, d’une certaine manière, sa descente morale. Autour de lui gravitent de nombreux personnages : le souvenir de sa mère, la présence terrifiante de son beau-père, Ray, qui a empoisonné son enfance et qu’il déteste, la nostalgie de son ancienne femme, Dessa, qui l’a quitté après un drame et qu’il aime toujours passionnément, bien qu’il vive à présent avec une jeune femme fantasque, Joy. Gravitent aussi d’autres vivants, comme son meilleur ami, Leo, mais aussi des inconnus, comme son père génétique, dont il ignore l’identité, et d’autres morts, comme « Papa », en fait son grand-père, qu’il n’a jamais connu mais que sa mère adorait, et dont, au fil du récit, il découvre des secrets terribles.

Gravite surtout son frère jumeau, Thomas. Son frère si fragile, si irritant, et si malade, puisqu’atteint de schizophrénie. Dominick se dévoue pour lui tout en finissant par ne plus le supporter, tant ce frère lui pèse : « Je l’aime. C’est mon frère. Mais à cause de lui, depuis toujours, j’ai honte, je me sens humilié. Tout le monde murmure qu’il est bizarre, on le tourne en ridicule… D’un côté, j’ai envie de prendre sa défense et, de l’autre, de partir en courant. De fuir pour ne pas attraper le même truc. Pour ne pas être éclaboussé. […] Par le ridicule. Par sa maladie… sa faiblesse. » Car Dominick a une terreur : celle d’être trop proche de son frère, et de finir, comme lui, schizophrène. Alors, en même temps qu’il ne cesse de le protéger, il fait tout pour s’éloigner de son caractère, et de prendre son contrepied.

Avec l’aide du Dr Patel, la psychiatre de Thomas, et de Lisa Scheffer, son assistante sociale, en même temps qu’il essaie de lui construire une meilleure vie, Dominick prend progressivement conscience de cette relation étrange qui le lie à son frère et qui marque avec tant de force ses relations avec les autres. Mais il vit aussi sur ce même fardeau qu’il porte et revendique sans cesse, ne pouvant le supporter, et ne pouvant s’en passer, comme le remarque le Dr Patel : « Votre musée de la souffrance. Votre sanctuaire de l’indignation légitime. […] Vous, Dominick, vous régissez avec beaucoup de minutie la souffrance et les injustices qu’on vous a fait subir. […] Le musée Dominick Birdsey de l’Injustice et du Malheur. Ouvert toute l’année. »

A travers ce livre, Wally Lamb écrit, d’une certaine manière, son « grand roman américain» : nous voyons le pays évoluer tout au long du XX° siècle, avec ses ambitions, ses folies, ses haines. Car c’est un portrait dur de l’Amérique qui est dressé dans ce livre : le melting-pot est parsemé de racisme et de violence, la crise menace, le populisme et le fanatisme imprègnent peu à peu les esprits, l’intolérance côtoie le voyeurisme morbide. C’est l’Amérique des déclassés et des laissés-pour-compte.

Mais c’est aussi un livre d’espoir, où le pire arrive parfois, mais où la reconstruction reste toujours possible, prenant la forme d’une réconciliation avec le monde et avec soi-même. A travers bien des découvertes et des souffrances, il reste à Dominick à faire la paix avec lui-même et avec les autres, et à entrer dans la « plénitude des choses ».

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 30 août 2010)