Une absence fascinante

Dernier train pour Buenos Aires (Glaxo), Hernan Ronsino. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Dominique Lepreux. Éditions Liana Levi, 94 pages, 12 €.

par Alain Jean-André

Ce court roman se passe dans un bourg perdu situé loin de Buenos Aires. Il y a toujours un salon de coiffure, il y avait un bistrot, l'As de Esplana, tenu par la Negra Miranda, une femme aux jambes sublimes. Un jour, elle a pris le train ; son mari, un policier, a raconté qu'elle était allé au chevet de sa mère mourante – mais elle n'est jamais revenue. Et « nommer la Negra Miranda, c'est [devenu] nommer un fantôme »

Le roman présente quatre séquences, à des dates différentes, chacune comportant le témoignage d'un personnage. Il commence en octobre 1973 par un récit qui s'attache à Vardemann, le coiffeur : un homme taciturne qui regarde depuis le salon les ouvriers en train de démonter les rails. « [...] là où passaient les voies, il y a un nouveau chemin maintenant, une transversale, qui ressemble plutôt à une plaie refermée [...] une balafre, irrémédiable, dans la terre. »

En fait, la balafre n'apparaît pas seulement sur la terre : elle marque aussi chaque personnage, même Bicho Sussa, dont on suit une sorte de monologue de décembre 1984. Il se souvient des films vus dans l'unique cinéma du bourg et du jeu du défunt Miguelino Barrios avec Flandrin Vardemann, fanatique de l'acteur Kirch Douglas, qu'il aimait imiter ; c'est lui qui a retrouvé un jour la Negra Miranda à Saladillo ; mais elle n'a rien voulu lui raconter.

Le récit de Miguelito a lieu en juillet 1966. Obsédé par la mort, il assiste au retour de Flandrin Vandemann : il n'a pas la conscience tranquille. On comprend dans la dernière séquence, le récit du policier Folcada, en décembre 1959, la cause de son tourment ; on perçoit aussi toute la violence liée à la disparition de la Negra Miranda, le rôle de la trahison, de la haine, de l'erreur et de la vengeance – en écho à la violence meurtrière de l'histoire de l'Argentine à cette sombre époque.

Ce court et intense roman, qui commence dans la torpeur d'une journée d'automne, révèle, par petites touches, allusions, bribes de dialogues, une sorte de drame antique. Une histoire terrible se cache derrière la façade de vies provinciales apparemment sans histoire. La Negra Miranda disparue, ce « fantôme » dont tout le monde se souvient, est le personnage absent qui dévoile les êtres et les passions pouvant conduire au meurtre.

© Chroniques de la Luxiotte
(27 sept. 2010)