L'ombre d'Hölderlin

Vie de poète Robert Walser. Traduction de Marion Graf, Préface de Philippe Delerm, Signatures – Points, 8,50 euros

par Pierre de Montalembert

Ce recueil de nouvelles de Robert Walser, certaines très brèves, d’autres plus développées, et auquel l’une d’entre elles donne son titre, pourrait tout aussi bien s’intituler « Promenades de poète », tant, au long de ces pages, le lecteur est entraîné par le pas et le style réjouissants de l’auteur.

« Un jeune dadais agile et sans expérience galopant à perdre haleine, voilà ce que j’étais ». Ainsi se présente le narrateur au commencement d’une des nouvelles, et c’est ce « jeune dadais » qui nous ouvre le chemin et nous invite, de fait, à galoper à travers champs et forêts, à sortir des villes et à s’ouvrir au féerique et à l’imaginaire.

« Promenade, tu es joie, toute clarté, tout azur lumineux ! » Quand il marche, le narrateur semble le plus heureux des hommes, et le style reflète son enthousiasme : « La forêt faisait mine de n’avoir été créée que pour la douceur, l’amitié et l’amour. Le ciel bleu ressemblait à un regard plein de bonté, le vent léger, à une caresse. La forêt était tantôt plutôt dense et sombre, tantôt plus claire, et le vert était si jeune, si suave. » Ces promenades, au cours desquelles le narrateur rencontre quelques artistes, sont aussi l’occasion de piques à l’égard de ses « confrères » : « Côté finances, les artistes vivent en général plutôt chichement ; circonstance regrettable qui cependant n’empêche pas les intéressés de donner généreusement et sans arrière-pensée, comme des frères. En contrepartie, ils ne réfléchissent pas longtemps avant de prendre. » Vie chiche, qui rappelle que les vêtements extravagants que porte le narrateur sont bien mal assortis face au froid.

Car il faut lire avec attention les termes qu’emploie le narrateur pour se rendre compte que, derrière leur profusion, sourd comme une étrangeté, un malaise : « Il faisait chaud et tout à la ronde, pas la moindre habitation humaine, pas un souffle de zèle à l’ouvrage, pas trace de civilisation ni de labeur. Les contrées solitaires ont un charme merveilleux, angoissant. » Et, plus loin : « Il faut bien se résoudre à ce qu’il n’y ait peut-être aucun bonheur au monde où il n’entre quelques atomes de douleur. »

L’une des clés se trouve peut-être dans ce conseil « amical » adressé au narrateur : « Personne ne doit voir sur vous que vous êtes original et singulier, que vous avez de l’imagination et le goût de l’insolite. Sans quoi vous serez jugé partout à mauvais escient, et votre sans-gêne ne vous vaudra à chaque pas que des déboires, ce qui ne saurait vous être agréable. » Et l’on comprend mieux, peu à peu, l’attrait qu’exercent pour le narrateur les promenades et les forêts, qui lui permettent de s’évader des villes où l’uniformité et le conformisme règnent, et où il se sent comme oppressé. La compagnie des hommes lui paraît décidément néfaste : servant quelque temps comme domestique, il raille : « Le comte aimait à me faire voir comme une espèce de curiosité du château. La dame eut un sourire très philanthropique. Puis tous deux s’éloignèrent. » Il arrive parfois aussi que marche et détresse se conjuguent, comme lorsqu’en promenade, le narrateur lit une lettre de rupture : « J’étais bouleversé, et jamais encore la forêt ne m’avait paru plus belle. »

Tous ces sentiments, tous ces paradoxes, se trouvent réunis dans l’une des plus belles et poignantes nouvelles du recueil : « Hölderlin ». Dans cette nouvelle, une femme s’adresse au poète par ces mots : « Pour toi, le bien-être est trop petit, et la paix à l’intérieur de limites est trop vulgaire. Pour toi, tout est et tout devient un gouffre, un infini. Le monde et toi, vous êtes une mer. […] La patience n’est pas digne de toi ; et quant à l’impatience, elle te déchire. On te respecte, on t’aime et on te plaint ; il n’y a pas de plaisir avec toi. » Et, sachant que Robert Walser a passé les quarante dernières années de sa vie enfermé, considéré comme fou, l’on ne peut s’empêcher de frémir en lisant les dernières lignes de la nouvelle : « C’est ainsi qu’elle lui parlait. Par la suite, Hölderlin quitta cette maison, erra encore quelque temps dans le monde, puis sombra dans une folie incurable. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 29 novembre 2010)