Se confronter à une énigme

Vies de Job, Pierre Assouline, Editions Gallimard, 496 pages, 21,50 euros

par Pierre de Montalembert

« Job, je l’aurai vu dans tous ses états, sur pierre ou sur bois, au burin ou à l’huile, successivement roi, saint, martyr, patient, souffrant, humilié, mélomane, prophète, sage, prêtre. » La liste pourrait s’étirer longtemps ; et, dans Vies de Job, Pierre Assouline s’attache à une tâche folle : retracer la vie de Job, personnage biblique. Job, « Le seul, l’unique, le vrai. De sa naissance à notre mort. » Aussi, puisque cette tâche est impossible, la recherche de Job devient la recherche de son ou ses auteurs, mais aussi de ceux qui ont travaillé et travaillent encore sur lui ; c’est la recherche de ceux qu’il a marqués et des Job d’aujourd’hui ; et c’est, enfin, surtout, la recherche, l’introspection, de l’auteur.

Se faire le biographe de Job, c’est d’abord se confronter à une énigme : a-t-il seulement existé, ou bien est-il une légende ? Et, si c’est une légende, qui en est l’auteur ? Pierre Assouline n’est pas le premier à se frotter à cette énigme : face à lui, se dressent « Des centaines de milliers de pages noircies depuis des siècles pour finir par faire silence devant son infracassable énigme. » Job, c’est ce personnage « d’une fidélité minérale à Dieu en un temps où aucun clergé, nulle institution, pas le moindre intercesseur ou professionnel du Très-Haut ne s’interpose entre le croyant et le cru. Son regard ne fixe pas la Terre mais défie le Ciel. Il lui demande raison de sa rigueur. Sa plainte ne s’affaisse pas en lamentation : elle s’élève en protestation. » La biographie de Job est ainsi « La biographie d’une idée. La biographie d’un principe. La biographie d’une absence. » On pourrait ajouter : la biographie d’une énigme, celle du mal, de son incompréhension, de son scandale.

Alors, pour parler de Job, l’auteur nous parle de ceux qui se sont mis à sa recherche au fil des siècles. Il nous emmène à leur recherche, et nous l’accompagnons au gré de ses pérégrinations, ce qui donne par exemple des pages passionnantes sur l’Ecole biblique de Jérusalem ; mais nous faisons aussi connaissance avec la liste interminable de ceux qu’il a marqués, inspirés, au point que Job finit par apparaître (et par poursuivre le romancier) partout. Il faut dire que peu de personnages bibliques peuvent se vanter de rassembler aussi largement, par exemple de Haendel à Jimmi Hendrix !

Autre difficulté : la traduction ; ce qui nous donne droit à des pages aussi savoureuses qu’angoissées sur la question de savoir si la femme de Job, au début du livre, l’exhorte à bénir Dieu puis mourir, ou au contraire à le maudire puis mourir ; ou encore sur la nature de cet animal fabuleux qu’invoque Dieu lorsqu’il s’adresse à Job. Et gare au traducteur ! « Si la traduction est d’un rabbin, les chrétiens feront la grimace ; si elle est d’un dominicain, les juifs passeront leur chemin ; si elle est d’un protestant, les catholiques éviteront et réciproquement ; si elle est d’un laïc, les religieux l’esquiveront ; si elle exige un engagement du lecteur, les bartlebyens ne préféreront pas. »

Mais si Pierre Assouline s’intéresse tant à lui, c’est aussi parce que « Job nous aide secrètement à donner un sens à nos douleurs, à nos blessures et à l’absurdité du monde. » Et cette quête qui est depuis longtemps devenue l’aventure d’une histoire se fait soudain plus personnelle, lorsque le biographe se fait autobiographe et évoque sa première vraie rencontre avec Job, lors de la mort accidentelle de son frère : « J’avais seize ans. Je suis né à cet âge avec Job pour invisible parrain. » Prend alors tout son sens la citation de Cioran placée en exergue : « On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu’on n’oserait confier à personne. »

Ces Vies de Job, essai, biographie, témoignage, récit, ce sont ainsi toutes ces vies qu’il a marqués et à la découverte desquelles nous emmène Pierre Assouline. Et en fin de compte, reste ce constat : « Ce qui s’est réellement passé compte moins que le souvenir qu’on en a gardé. Que les faits soient réellement advenus est sans importance dès lors qu’ils ont nourri une légende et qu’elle fait encore rêver les peuples. »

© Chroniques de la Luxiotte
(31 mars 2011)