Une Antigone vivante

Antigone, Henry Bauchau, Editions Babel, 368 pages, 8,50 euros

par Pierre de Montalembert

C’est l’un des personnages les plus célèbres de la littérature et de la mythologie, l’un des plus attachants aussi. D’elle, on sait tout, ou croit tout savoir : ses parents, sa dévotion pour Œdipe, son déchirement face à ses frères, son refus de voir le cadavre de l’un d’eux laissé pourrir, sa mort, qui la propulse au rang de symbole, de martyr mythologique. Mais, d’une certaine manière, c’est uniquement grâce aux autres (Œdipe, Jocaste, Etéocle et Polynice, Créon) que l’on sait qu’elle a vécu. Dans ce roman, Henry Bauchau, lui, choisit de la montrer vivante, souffrante, aimante aussi et c’est tout le mérite de ce livre de reprendre la figure antique d’Antigone pour dresser un magnifique portrait d’héroïne.

Quand débute Antigone, nous sommes à Athènes : Œdipe vient de mourir et Antigone s’apprête à regagner Thèbes pour s’y poser, après dix ans d’errance et de mendicité. Encore jeune, elle n’est toutefois plus l’adolescente qui choisit de guider son père sur les routes : « Je découvre dans mon reflet une ombre de tristesse, une secrète usure qui n’apparaît pas dans mes traits mais qui, presque invisible, est déjà inscrite dans mon regard. Il y a trop de choses que j’ai vécues trop tôt et un renouvellement de l’être que je n’ai pas connu.  »

Mais si elle revient à Thèbes, c’est aussi parce que la guerre menace, et que cette guerre doit opposer ses deux frères, Etéocle et Polynice, et qu’Antigone espère, contre toutes les évidences, parvenir encore à les raisonner, malgré les avertissements de Clios : « Ces enfants que tu consolais sont devenus des hommes puissants, des brigands costumés en rois. Des tueurs qui appellent mon Antigone, pour l’entraîner dans leur misérable désastre. »

A Thèbes, Antigone découvre qu’elle n’est pas forcément la bienvenue, que la suspicion s’est installée partout, que Créon manigance. Elle retrouve Ismène, qui ne sait si elle doit se réjouir de son retour ou déplorer sa trop longue absence : « Moi aussi j’aimais Œdipe, j’étais même sa préférée mais tu as pris toute la place en devenant sa fille sacrée. Moi, pendant ce temps malgré ton abandon, j’ai dû vivre et me faire une place dans cette ville dangereuse que tu avais désertée. Il a fallu pendant ces dix années que je me débrouille toute seule avec Créon, avec Etéocle tout en ménageant Polynice et cela n’a pas été facile tous les jours. » Mais c’est par amour qu’Ismène finit par l’avertir : « Ne croie pas que je me réconcilie. Je reviendrai, je reviendrai t’attaquer. Tu ne seras plus jamais tranquille dans tes bons sentiments. » Car dans Thèbes qui se prépare au siège de Polynice, les bons sentiments ne sont pas de mise, il ne fait pas bon avoir confiance, aimer ses frères, vouloir leur réconciliation, et aimer Hémon. Henry Bauchau nous décrit une héroïne vivant, souffrant, tentant, sans cesse, de réconcilier ses frères qui se haïssent de trop s’aimer ; et, on le sait, elle échoue, Etéocle et Polynice meurent, l’un a droit à aux honneurs, l’autre aux outrages.

Et Antigone refuse et le crie : « Oui, moi Antigone, la mendiante du roi aveugle, je me découvre rebelle à ma patrie, définitivement rebelle à Thèbes, à sa loi virile, à ses guerres imbéciles et à son culte orgueilleux de la mort. » Quitte, on le sait aussi, à en payer toutes les conséquences.

Dans un roman qui fait la part belle au merveilleux et au mystère, l’Antigone d’Henry Bauchau se définit par son immense compassion, par son pouvoir fabuleux sur les hommes, auquel seul Créon reste insensible, mais aussi, et peut-être surtout, par son cri : cri de mendiante sur les routes et dans les rues de Thèbes, cri de celle qui refuse l’outrage fait à son frère, cri de celle qui, tout en aimant passionnément la vie, choisit la mort et refuse que le sang soit versé pour elle, cri d’une femme, d’un personnage que l’on croyait connaître et que, par la magie de ce roman, l’on découvre vraiment, que l’on apprend à aimer pour ce qu’elle est. Ainsi Henry Bauchau, revisitant un mythe, le rend-il proche de nous, au point de nous rappeler qu’Antigone est notre contemporaine et la contemporaine de tous les âges et de toutes les époques, mythe, symbole, femme morte de trop avoir aimé.

© Chroniques de la Luxiotte
(2 juin 2011)