Un terrible roman

Cette aveuglante absence de lumière, Tahar Ben Jelloun, Editions Points Seuil, 256 pages, 6,50 euros

par Pierre de Montalembert

La nuit du 10 juillet 1971 est, pour le narrateur de Cette aveuglante absence de lumière, le début d’un cauchemar de vingt ans. Pour avoir suivi ses chefs dans un coup d’Etat raté contre le roi du Maroc, il est condamné, après deux ans de bagne, à un supplice atroce : désormais, pour ces hommes qui sont, au sens propre du terme, enterrés vivants, « La nuit sera notre compagne, notre territoire, notre monde et notre cimetière. »

Car tel est le supplice horrible auquel ces hommes sont condamnés : « Pas de cadeau. La mort promise, certes, mais pas tout de suite. Il fallait endurer, vivre minute par minute toutes les douleurs physiques et toutes les cruautés mentales qu’ils nous faisaient subir. Ah ! la mort subite, quelle délivrance ! »

Pendant dix-huit années, ses vingt-deux compagnons et lui vont endurer des souffrances inimaginables, eux dont le corps est martyrisé, prisonnier dans un espace minuscule, mal nourri, privé de tout soin et des besoins élémentaires d’hygiène, au point que certains d’entre eux endurent l’extrême souffrance d’une mort lente, dévorés vivants par les cafards et la gangrène, ou sombrant peu à peu dans la folie. Car la raison est prisonnière de ces murs, elle aussi : « Mais que faire de la raison, là où nous avons été enterrés, je veux dire mis sous terre, en nous laissant un trou pour la respiration nécessaire, pour vivre assez de temps, assez de nuit pour expier la faute, une mort qui devait prendre son temps, tout le temps des hommes, ceux que nous n’étions plus, et ceux qui nous gardaient encore, et ceux qui nous avaient totalement oubliés. » Pour ceux qui se réfugient dans les pleurs ou la colère, la fin est proche : « La plupart de ceux qui sont morts ne sont pas morts de faim mais de haine. » Tout cela pour avoir à peine pris parti à une tentative de coup d’Etat, puisqu’ils ne savaient que vaguement ce qu’ils faisaient : « Nous nous doutions bien que quelque chose se tramait, mais nous, en bons soldats, nous avons suivi nos chefs. […] Je n’ai tué personne. Je n’ai tiré aucune balle. J’étais affolé. Je pointais mon arme sur des gens. J’avoue que je cherchais mon père. »

En effet, et telle est l’ironie glaçante de ce livre, le père du narrateur côtoie quotidiennement le souverain ; fin lettré, doté d’une mémoire phénoménale, il se retrouve chargé d’être, comme l’écrit le narrateur, le « bouffon » du roi. Un bouffon qui ne s’est guère préoccupé de son fils et qui, lorsqu’il apprend le coup d’Etat, s’empresse de le renier. Ce père si peu digne lui a toutefois légué un bien précieux : l’amour des livres, des histoires, et une mémoire phénoménale, telle que le narrateur peut, des années après l’avoir lu, réciter presque par cœur un roman. Avec ses compagnons d’enfer, une sorte de répartition des tâches s’opère : « Si Gharbi avait pour mission de réciter à voix haute le Coran en certaines circonstances, si Karim était désigné pour être le gardien du temps – on l’appelait le calendrier ou l’horloge parlante –, si Wakrine était le spécialiste des scorpions, moi, j’étais le conteur. » Où l’on découvre, alors, l’étrange et superbe pouvoir d’un roman tel que l’Etranger sur des hommes emmurés vivants.

Les mois, les années, les maux se succèdent, et meurent un à un ses compagnons. Puis, soudain, par pitié, lien tribal, appât du gain, ou tout simplement volonté du pouvoir, des lettres sont échangées, des médicaments circulent, et les survivants se prennent à croire qu’ils pourront un jour sortir. Cinq années s’écoulent encore, avant qu’au bout de dix-huit ans d’enfermement, de six mille six-cent soixante-trois jours de mort lente, les portes ne s’ouvrent. « Nous étions le 29 octobre 1991. Je venais de naître. »

C’est un terrible roman qu’a écrit Tahar Ben Jelloun, roman où s’entremêlent souffrances mentales et physiques, fraternité des maudits, foi inébranlable, et, pour les rares survivants, une nouvelle condamnation, celle du souvenir : « Mais si les soldats réussissent à effacer les traces du bagne, jamais ils n’arriveront à effacer de notre mémoire ce que nous avons enduré. »

© Chroniques de la Luxiotte
(4 mars 2011)