Un écrivain rare, secret

Ostinato, Louis-René des Forêts, Editions Gallimard, coll. L’Infini, 240 pages

par Pierre de Montalembert

Mort le 30 décembre 2000, comme s’il refusait de voir naître un siècle nouveau, lui qui a parcouru le siècle précédent et qui y a connu tant de malheur et de souffrance, Louis-René des Forêts fut un écrivain rare, secret, à l’écriture aussi grande qu’exigeante. Ostinato, ouvrage en forme d’autobiographie, permet d’en prendre la mesure et d’admirer un peu plus encore un poète dont l’œuvre, pour rare qu’elle soit (une dizaine de livres publiés seulement), n’en est pas moins l’une des plus fortes et singulières du XX° siècle.

Ostinato est rédigé sous forme de fragments, où la poésie menace sans cesse d’être submergée par le désespoir ; construit en une partie principale, autobiographique, puis en morceaux qui débutent « Au point mort » et finissent « A la dérive », ce livre permet de mieux comprendre certains des thèmes privilégiés de l’œuvre de Louis-René des Forêts, à commencer par une interrogation extrême sur le langage et le deuil omniprésent.

Le langage, tout d’abord, bien que magnifié, est toujours questionné, remis en cause, voire nié, apparaissant tout à la fois comme un leurre et comme un espoir de salut, si tant est que ce mot ait un sens pour Louis-René des Forêts chez qui « Il n’y a plus de lieu à vénérer, nul acte de gloire ni d’intelligence pour absoudre un monde séduit par la force étendant partout sa souillure, et qui aura relevé sèchement ses ruines comme on refuse la faute avec le sourire rusé des affaires. » Leurre qui le conduit à opposer au monde son silence, et qui le conduit aussi à privilégier, pour parler de lui-même, l’emploi de la troisième personne du singulier, ainsi qu’il s’en explique : « La troisième personne pour s’affirmer contre le défaut de la première. Il est ce que je fus, non ce que je suis qui n’a pas de présence réelle. A moins d’y voir l’unique et dernier recours pour se décharger de sa propre personne. Non, ce n’est ni lui ni moi, c’est le monde qui parle. C’est sa terrible beauté. » Mais le silence est un remède insatisfaisant : « Passer des jours et des jours à se taire ne délivre pas de la malédiction de la parole, c’est au contraire la subir avec un surcroît de douleur. »

Les deuils, aussi, innombrables, terribles, imprègnent l’œuvre de celui qui écrit, dans Poèmes de Samuel Wood : « Dis-toi que nous n’en finissons pas de naître / Mais que les morts, eux, ont fini de mourir. » Deuils, à commencer par celui de sa mère au sujet de qui il affirme : « Jamais dans ses rêves il ne saura qu’elle est morte, comme si le rêve était le seul élément où elle pût se maintenir en vie – une vie cependant réduite, lacunaire, répétitive, sans autonomie propre ni unité, d’ailleurs aussitôt démentie par la déception du réveil, aussitôt recouverte par l’oubli qu’entraîne la reprise des devoirs quotidiens. » Deuil aussi de son père, de son frère, et, pendant la Seconde Guerre mondiale, d’un ami proche. Et deuil, surtout, de sa fille, morte accidentellement à quatorze ans, deuil dont il ne se remit jamais tout à fait : « Défier la vision qui retentit comme un ouragan dans tous les membres : froide inertie du corps enfantin en croix sur la pierre où trois ombres s’effondrent à genoux. »

Lui pour qui « […] Le vrai lieu des morts est nulle part » n’eut de cesse, ensuite, de vivre hanté par le souvenir de cette enfant (« […] Tout est désormais hors du temps, le passé insituable, le présent sans emploi, l’avenir et sa possession sauvagement refusés. »), tout en ne se faisant pas de doute sur la vanité de cette entreprise. « Pourquoi interpeller qui ne peut plus entendre et n’a plus de voix pour répondre, pourquoi défier très naïvement l’énorme silence des morts que nul vivant n’a jamais eu la force de rompre ? » (et, dans son dernier ouvrage, Pas à pas jusqu’au dernier, il parle, comme en écho, de « l’immense peuple endormi, à jamais invisible et silencieux des morts. »)

Deuils qui le poussent à vivre de plus en plus en reclus, sans pour autant se dégager des choses humaines, lui qui écrit, comme en superbe devise, vouloir « Vivre en bonne intelligence avec le doute, mais combattre avec les armes de l’espoir. » L’engagement et l’espoir risquant toutefois d’être déçus : ainsi le résistant constate-t-il, à la Libération, que « Sitôt la première ivresse éteinte se font jour les sordides calculs du ressentiment, les visées ambitieuses, la surenchère partisane, tout moyen étant bon, les principes rejetés sans vergogne, pour défendre le terrain conquis et s’y tailler la meilleure part. Ainsi tombent les masques à la fin de la fête, qui découvrent l’écoeurante nudité des visages. » D’où ce repli « Loin du tumulte des passions humaines, n’ayant voulu suivre par orgueil et méfiance que la voie la plus solitaire. »

A la fin reste la perspective de sa propre mort, vision dévorante et omniprésente, sublimée chez cet immense écrivain, décidé à écrire malgré la maladie, comme en défi, et concluant en poète : « L’esprit doucement s’endort, il n’y a que le cœur qui se souvienne. »

© Chroniques de la Luxiotte
(3 janvier 2011)