Une plongée dans l'histoire allemande

Hammerstein ou l’intransigeance. Une histoire allemande, Hans Magnus Enzensberger. Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, éditions Gallimard, 23,50 euros

par Pierre de Montalembert

Autant l’avouer : du général Kurt von Hammerstein, chef d’état-major de la Reichswehr en 1933 à l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il est fréquent en France de ne rien savoir. Regrettable erreur, comme permet de le comprendre l’ouvrage de Hans Magnus Enzensberger : Hammerstein ou l’intransigeance. Une histoire allemande. Un livre essentiel, roman sans l’être et qui, s’intéressant à un homme, interroge une époque et un peuple.

C’est l’histoire d’un homme, Hammerstein, arrivé au sommet de la hiérarchie militaire allemande alors que les nazis triomphent, à la fois antisémite et haïssant les nazis (quoique ne l’ayant pas toujours fait : ainsi aurait-il déclaré, en 1931, à leur propos : « Nous voulons aller plus lentement. Sinon, nous sommes au fond du même avis. »), viscéralement attaché à l’Allemagne et proche de la Russie. Un homme droit, froid, brillant, paresseux et qui s’en justifie, affirmant « que tout homme occupant une fonction de direction devait avoir le courage d’être paresseux. » Un homme clairvoyant et intransigeant qui, une fois fixé dans son rejet du nazisme, n’en démordit jamais, malgré les efforts de Hitler pour le rallier ; Hitler qui, en février 1933, tint chez Hammerstein, hôte contraint, un discours programmatique terrifiant, qui posait les bases de la dictature et de la conquête de « l’espace vital ».

C’est l’histoire d’une famille, celle qu’il a fondée, à commencer par sa femme qui donne le ton, à la fin de sa vie, après la Seconde Guerre mondiale, en répondant à un gardien de parc qui lui reprochait de marcher pieds nus : « Mon dieu, jeune homme, que vous êtes petit-bourgeois ! » Ses sept enfants sont eux aussi étonnants : nombre d’entre eux s’engagent activement dans la résistance, au point, pour l’un, de prendre part au complot de von Stauffenberg. Deux de ses filles, quant à elles, embrassent la cause communiste, allant sans doute jusqu’à espionner leur père pour transmettre des informations à Moscou. Et c’est alors l’occasion pour l’auteur de s’intéresser au mouvement communiste sous le nazisme, et aux terribles désillusions qu’engendra le stalinisme, broyant les esprits et les corps. Nous est ainsi proposée une liste effrayante des « déviations » qui transformaient quiconque en coupable et qui va de « l’anarchisme » à la « vipère lubrique » !

C’est l’histoire d’une époque, l’Allemagne de la République de Weimar à la chute d’Hitler ; république de Weimar sur laquelle l’auteur jette un regard impitoyable, raillant ceux qui voient en elle un âge d’or : « Un peu de décadence, un zeste de risque et une bonne dose d’avant-garde donnent aux habitants de l’Etat-providence d’agréables frissons dans le dos. » Et c’est l’histoire d’un peuple, les Allemands, avec ses aristocrates, ses communistes, ses héros, divers mais peu nombreux, un peuple que Hammerstein méprise, au point de refuser de participer, après 1933, aux projets d’attentats contre Hitler, estimant que, même en cas de succès, le nazisme continuerait et que seul l’anéantissement pourra ouvrir les yeux de ses compatriotes : « Puisque le troupeau de moutons que sont les Allemands a élu un tel Führer, qu’ils le paient jusqu’au bout. » Ce mépris vis-à-vis du peuple allemand, ce refus de s’engager activement (« Je suis trop paresseux pour ça ! ») ne l’empêchèrent d’ailleurs pas d’aider les résistants allemands, se procurant notamment des rapports secrets pour savoir qui allait être arrêté et le faire prévenir.

C’est en fin de compte un écrit hybride, faisant la part belle à la biographie, l’ouvrage historique, à l’essai, à l’invention (plus qu’au roman, comme le précise le chapitre final : « Pourquoi ce livre n’est pas un roman », mais pas vraiment un récit objectif, l’auteur s’autorisant de parfois savoureux dialogues des morts). Mais avec cette forme étonnante, Hans Magnus Enzensberger nous offre une plongée passionnante à la découverte d’une époque, d’un homme et de sa famille, d’une manière d’être, de combats et de dignité. Bref : d’une histoire allemande.

© Chroniques de la Luxiotte
(2 mai 2011)