Des vies ordinaires pas si banales

Une heure dans un supermarché, Christine Jeanney, Quadrature, 128 pages, 16 €.

par Alain Jean-André

La narratrice de ce livre passe une heure dans un supermarché, croise des clients qui viennent faire leurs courses, et leur invente une vie. On découvre ainsi une secrétaire médicale, un expert comptable, des retraités, une employée de banque, un chauffeur de taxi, etc. Et on se glisse quelques instants dans la vie des gens, on entrevoit le tissu de leurs relations, leurs espoirs, leurs attentes, leur solitude, leurs rêveries.

Christine Jeanney sait sortir ces vies ordinaires de la banalité. Derrière le train-train des jours – aller chercher un enfant à l’école, se retrouver pour le repas, croiser un voisin ou une voisine –, elle dévoile ce qui n’est pas visible ou n’est pas dit : des rêves au sujet de sa fille, un monologue concernant son conjoint, l’amour pour un homme marié. Elle présente aussi un passé ignoré. Par exemple, celui de ce vieil homme, monsieur Huot. Il est né à Santa Fé, a vécu à San Francisco, a été sculpteur à Paris. Il salue sa voisine en soulevant son chapeau, et pense : « Elle n’a pas de goût. Ce n’est pas sa faute ». Ainsi va la vie.

Le lecteur croise aussi des poètes ou des artistes du dimanche. C’est le cas d’Évariste Brogniard, un sommelier qui vit « seul, divorcé deux fois, deux enfants adultes qui mènent chacun leur vie ». Il taquine la muse le soir : « Que sont les hirondelles ? / Elles chaloupent et tanguent / Dans la mer qu’est leur ciel ». Dans quelques nouvelles, on sent poindre une vie teintée de tristesse, une mélancolie de province. Ou, sur certains désastres, s’esquisse un léger happy end. C’est le cas pour Pierre, qui vient de recevoir un relevé d’analyses médicales au courrier. « Il téléphone. Son ex-femme est au bureau à cette heure-là. Il ne peut pas dire ça aux petits », ses enfants qu’il « voit une ou deux fois par semaine » ; « Il raconte. Elle dit qu’elle peut rester ce soir, […] ils prendront l’apéritif avec les enfants. Elle dit […] qu’elle sera toujours là pour l’écouter, que leur divorce, c’était sans doute une grande fatigue l’un de l’autre, désamour ou indifférence, pas une rupture ».

Dans ces nouvelles, beaucoup est dit en peu de mots. Ces personnes ordinaires, qui ressemblent à tout le monde, sont présentés de manière sensible, sans pathos. Christine Jeanney écrit avec beaucoup de finesse, d’attention, parfois des scènes d’une grande intensité : elle possède l’imagination du réel.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 30 janvier 2010)

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