Une leçon de vie et de courage

Elle avait les yeux verts, Arnost Lustig. Traduit du tchèque par Erika Amrams, Galaade Editions, 23 euros.

par Pierre de Montalembert

« Ceci est mon histoire d’amour. Une histoire qui parle d’une même haleine d’amour – ou d’un de ses maints visages – et de tueries. Du Feldbordell 232 Est sur la rivière San. De ce qu’une jeune file de quinze ans, Hanka Kaudersová, dite Fine, peut subir en vingt-et-un jours, et de ce qu’en fait ensuite, ou non, la mémoire. Ou l’oubli. » L’histoire que conte le narrateur d’Elle avait les yeux verts, premier roman d’Arnost Lustig traduit en français, est une histoire à la fois connue et inconnue, parce qu’il s’agit de la Shoah, et parce qu’il s’agit d’une jeune fille qui, pour survivre, accepte de se prostituer à des soldats nazis.

C’est une histoire poignante, dérangeante parfois, qui est narrée : celle d’une jeune juive de quinze ans qui, après avoir, dans un camp, servi de cobaye à un savant et été rendue stérile, saisit l’occasion de survivre, ne serait-ce que pour quelques jours, mais à un prix effrayant : « Elle payait sa vie de son sexe, de ses cuisses, de ses bras, jambes, doigts, lèvres, langue – et de son âme. » Alors, vingt-et-un jours durant, elle doit se prostituer, et le narrateur de citer les douze à quinze soldats par jour, les brimades, la cruauté. Avec ce constat : « Le pire, au 232 Est, ce n’était pas le premier jour, mais le second, quand elle s’était dit : « Mon Dieu, ça recommence. » »

Fine survit, mais reste prisonnière de ce qu’elle a vécu et subi au camp : car, pour elle, la déportation est mêlée d’une honte particulière, celle d’avoir dû se prostituer, et partout l’accompagne la peur d’être reconnue, blâmée pour ce qu’elle a dû faire. De même qu’elle devait, au camp, être constamment sur ses gardes pour que sa judéité ne soit pas découverte, de même doit-elle vivre à présent avec ce « Feldhure » tatoué sur le bras et sur le ventre. « Son histoire se lisait dans son regard, sa physionomie, son port de tête, ses gestes et tout son comportement, son allure, jusque dans son choix de mots. » Elle vit avec la douleur, la perte, la honte : « Elle se demandait si elle avait bien le droit de vivre, alors que sa mère, son père et son frère, ses oncles et ses tantes et ses grands-parents, tous ceux qu’elle avait connus n’étaient plus. La question allait continuer à la hanter, tel un cri dont l’écho refuserait de mourir. Les yeux cernés, comme aux jours, guère éloignés, de son passage au 232 Est, elle restait paralysée par la double ombre portée du passé et de l’avenir. »

Et autour d’elle, les rares auxquels elle se confie sont confrontés au même effroi, à la même incompréhension aussi bien devant ce qu’elle a subi que devant ce dans quoi elle a été prise : la Shoah. Ainsi de ce jeune homme qui, voulant écrire sur les camps, « ne se fatiguait pas à décrire les souffrances physiques, cherchant plutôt un onzième commandement à ajouter aux fameux dix. Tu n’humilieras pas. » Ainsi de ce rabbin qui a perdu sa famille, qui abrite Fine dix jours durant et qui, au fil de son histoire, sombre progressivement dans la folie : « Il avait mis le doigt sur quelque chose dont les livres saints ne parlaient pas. Dans ses livres, il n’y avait rien sur Auschwitz-Birkenau, sur le 232 Est. » Fine est une survivante qui doit réapprendre à vitre : « Entre nous, nous faisions l’économie de toute pitié. Nous avions la vie devant nous. Seuls au monde, nous l’étions tous. Neuf sur dix n’étaient pas revenus. La pitié pour les autres ne viendrait que plus tard. Pour l’instant, un peu de musique au café, un bon repas et un lit aux draps propres valaient un million. »

C’est, en fin de compte, une superbe leçon de vie et de courage que nous donne Arnost Lustig dans ce livre, en même temps qu’il nous fait découvrir un aspect passé sous silence des camps de concentration. Et c’est le beau portrait, qui hante longtemps, d’une héroïne malgré elle : « Ce que j’essaie de sauver de l’oubli, c’est la mince bande de clair-obscur, impénétrable, qui sépare la nuit de l’aurore. Une lumière où rien ne fait d’ombre. Ce que j’écris, ce sont des à-peu-près. Peut-être était-ce ainsi. Le présent de Hanka Kaudersová, dite Fine, dans lequel elle voulait enterrer le passé. »

© Chroniques de la Luxiotte
(30 janvier 2011)