L'Égypte, vue du Karnak Café

Karnak Café, Naguib Mahfouz. Traduit de l’arabe (Egypte) par France Meyer, Actes Sud, 116 p., 16 € et poche.

Alain Jean-André

De Naguib Mahfouz, on connaît surtout la trilogie du Caire, de plus de mille cinq cents pages, dont chaque roman porte le nom d’une rue où il a passé sa jeunesse : Impasse des deux palais, Le Palais du désir, Le Jardin du passé. C’est la description de la vie d'un patriarche et de sa famille au Caire, de la Première Guerre mondiale jusqu'au renversement du roi Farouk, en 1952. L’écrivain égyptien a reçu le prix Nobel en 1988, il est décédé en août 2006.

Son court roman, Karnak Café, se situe au milieu des années 1960. Des habitués aiment se retrouver dans ce café cairote : des vieux qui jouent au trictrac, des nostalgiques de Qurunfula, une ex-star de danse orientale, des étudiants qui parlent de politique après leurs cours. Ce petit monde constitue un condensé de la société égyptienne. On y parle beaucoup. On se souvient du temps passé, on rêve de changements. Le roman se déroule à l’époque de la guerre des Six-jours, qui fut une catastrophe pour l’armée égyptienne.

Les trois étudiants sont Hilmi, le jeune rebelle, aimé par Qurunfula, Zaynab et Ismaïl, amoureux l’un de l’autre, qui croient en l’avenir et en leur gouvernement. Leurs conversations animent le lieu, écoutées par le narrateur, alter ego de Mahfouz. Mais un jour, les chaises qu’ils occupent d’habitude restent vides. Ils ont subitement disparu, sans qu'on sache où ils sont passés. Quand ils réapparaissent, leur belle insouciance s'est envolée. Ils ne donnent aucune explication, ne disent rien. Mais ce qui est survenu ne fait aucun doute. Ils disparaissent une deuxième fois. Alors, l’atmosphère du café s’assombrit, la suspicion s’installe entre les habitués. Quand les étudiants reviennent, ils sont encore plus accablés. Mais ce n’est pas fini : ils disparaissent une troisième fois. Zaynab et Ismaïl, réapparus, ne livrent rien de leurs enlèvements. Hilmi ne remettra jamais les pieds au café. Des années plus tard, le narrateur les rencontre par hasard ; ils lui confieront qu'on les a torturés, violés. Hilmi est mort sous la torture. Il y aura même plus.

Dans ce récit amer, qui se passe dans un quartier calme du Caire, Mahfouz évoque les pratiques qui détruisent des individus. Plutôt que de brosser des portraits du petit monde du Caire, comme il l’a fait dans ses autres romans, il révèle une situation politique d’oppression et de terreur masquée par le charme d’un lieu. Il le fait en donnant une grande place au dialogue, comme au théâtre. La situation décrite ne correspond pas uniquement à celle de l’époque où il situe son récit. Naguib Mahfouz y révélait une grande désillusion, un faible espoir de voir les choses changer dans son pays. Publié en 1974, ce roman n’a été accessible en français qu’en 2010.

© Chroniques de la Luxiotte
(31 janvier 2011)